Au fil du texte, la chanson Enta Omri d’Oum Kalsoum devient fil d’Ariane : une musique-mémoire pour dire l’exil, la langue, la transmission, la traduction – et ce « douanier » imaginaire qui laisse passer les mots mais retient la culture. Avec une justesse éblouissante, Agnès Desarthe signe un récit la fois intime et ample où la musique ouvre les portes du passé et éclaire la complexité d’une appartenance.
"Tu es ma vie, chante la femme à l’épaisse chevelure noire maintenue en un chignon gonflé. Elle a un mouchoir à la main, comme ma grand-mère, des lunettes fumées, comme ma grand-mère, elle parle arabe, comme ma grand-mère."
1956, Besançon : un jeune homme venu d’Algérie découvre la France.
6 octobre 1973, Paris, jour de Kippour : une enfant comprend confusément qu’une guerre vient d’éclater.
Un soir d'été, sous une pluie battante, Hai se retrouve sur un pont, prêt à sauter. Il faut dire que grandir dans un coin aussi perdu qu'East Gladness peut ôter tout espoir, même à dix-neuf ans. Mais le destin en décide autrement quand Grazina, vieille veuve logeant près de la rive, repère sa silhouette à temps et l'interpelle - c'est ainsi qu'elle sauve Hai, et lui ouvre la porte de sa maison délabrée. Un tandem incongru et joyeux se forme alors entre ce jeune homme d'origine vietnamienne, accro aux opioïdes et mythomane, et cette ancienne réfugiée lituanienne qui n'a plus toute sa tête. Quand ils n'arrivent plus à joindre les deux bouts, Hai décroche un poste dans un fast-food du coin où une bande de marginaux l'accueille chaleureusement. Mais alors qu'il reprend doucement goût à la vie, la santé de Grazina se dégrade sérieusement. Parviendra-t-il pour une fois à ne pas fuir la réalité ? Après l'immense succès d'Un bref instant de splendeur, Ocean Vuong nous époustoufle ici par son talent de conteur et son inventivité hors pair. De sa plume délicate et poétique, parfois délicieusement loufoque, il nous offrre le portrait fascinant d'une Amérique défaillante et cruelle, où une simple amitié peut redonner tout l'espoir du monde.
Dominic Salt et ses trois enfants sont les gardiens de Shearwater, une île perdue au milieu de l’océan Austral. Abritant la plus grande banque de graines au monde, le site accueillait jusqu’à il y a peu de nombreux chercheurs que la montée des eaux a contraints à partir. C’est aux Salt, désormais seuls sous la menace inexorable des élé-ments, qu’il revient de choisir les semences qui seront sauvées et dont l’avenir de l’humanité pourrait bien dépendre.
Un soir de tempête, une femme s’échoue sur le rivage, miraculeusement en vie. D’où vient-elle ? Et que cherche-t-elle ?
Bientôt, des secrets enfouis referont surface. Et chacun devra affronter ses fantômes.
Mêlant suspense, réflexion écologique et tragédies familiales, Charlotte McConaghy signe un thriller polyphonique addictif sur la quête de communion et de beauté dans un monde au bord du précipice.
Comment faire face à la monotonie des cours quand on est quatre jeunes adolescents, en classe de seconde au lycée Marie-Curie de Meaux, au début des années 80 ? Grâce à l'imagination : Et si la plupart des profs étaient sous le contrôle d’une puissance extraterrestre venue de la planète Zugul ? Partant de cette invention, nos quatre jeunes vont se sauver de l'ennui, se lier d'amitié, s'initier à la littérature (et à bien d'autres choses), découvrir l'âge ingrat et faire face au monde des adultes. Sans nostalgie, mais avec beaucoup d'humour et une pointe de mélancolie, Iegor Gran rend hommage à une époque encore non soumise aux diktats des smartphones et des réseaux sociaux, et où l'imagination, l'amitié, l'effervescence, l'ébullition et l'émulation d'une salle de classe aidait une jeunesse à se construire. Un roman tendre et réjouissant.
"Mon refuge et mon orage" est une invitation à retrouver toute la puissance romanesque de la grande autrice indienne du Dieu des Petits Riens. Dans ce récit littéraire d'une infinie beauté, Arundhati Roy revient sur son passé : une enfance chaotique dans le sud de l'Inde, son émancipation précoce, le goût de l'écriture, la fulgurance du succès international avec le Booker Prize en 1997, puis la découverte que sa plume peut devenir une arme pour déjouer les injustices et la violence du gouvernement indien. Au fil des chapitres, c'est aussi le portrait de sa mère, Mary Roy, qui prend forme. Une grande âme, généreuse et adulée dans sa région pour y avoir bâti une école, mais qui dans l'intimité s'avérait une mère impitoyable et maltraitante. Toute sa vie durant, elle aura été pour sa fille à la fois son refuge et son orage. Dans ce livre magnifique au style luxuriant, Arundhati Roy nous ouvre les portes de sa vie hors norme et haletante, mêlée à celle d'une figure maternelle redoutable mais qui lui a transmis le goût de la liberté, et la nécessité d'écrire.
En escalade, la "Voie" demande aux grimpeurs de maîtriser l’art de la stratégie, pour choisir le meilleur itinéraire et économiser de l’énergie tout en surmontant les obstacles complexes de la paroi. Dan et Tamma, deux adolescents de 17 ans, vont ainsi traverser leur dernière année de lycée comme on aborde une "Voie". Ils doutent, ne savent pas quelle suite donner à leur parcours. Ils vont devoir faire des choix tout en faisant face à des atmosphères et des situations familiales très difficiles. Ils sont très différents, mais ils s'aiment d'amitié, pour la vie, malgré et pour leurs imperfections respectives. Et surtout, ils ont une même passion qui les lie et les relie : l'escalade. Leur seul bonheur, le seul moment où ils sont eux-mêmes c'est en affrontant des parois vertigineuses. Ensemble ils cherchent la bonne "Voie", leur voie, celle qui leur correspond, qui va répondre à leurs propres attentes. Mais quelle voie suivre ? Comment l'aborder ? Plus précisément comment aborder le "Crux". Titre original du livre, le "Crux" désigne le passage le plus ardu, ce moment où la difficulté se concentre, et où tout se complique simultanément sur le plan technique, physique et mental. Au-delà de la métaphore, Gabriel Tallent place ses personnages face à ce moment critique, et il observe ce que cette épreuve révèle de leur nature profonde dans cette période essentielle de l'adolescence qui n'est que transformation. Dan et Tamma grimpent pour fuir, pour échapper à un monde adulte qui les a déjà rattrapés alors qu'à 17 ans ils sont encore tous les deux en construction. Mais, ils grimpent surtout pour fuir un enfermement qui les étouffe et écrase leurs rêves. Un roman d'apprentissage et d'émancipation très fort et très touchant où Gabriel Tallent avec toute sa subtilité, son talent et sa sensibilité pose la question du sens de la vie, et nous montre que son but n'est pas d'atteindre le sommet mais d'arriver à traverser les passages les plus difficiles avec toujours une main aimante pour nous tenir et nous soutenir.
Des électeurs de Trump et des armes, des situations qui dérapent, échappent aux protagonistes et font la une du journal local, trois histoires de famille et de voisins, une montée en puissance exceptionnelle à mesure que la tension grimpe : voilà les ingrédients de cet opus final, qui frappe par la finesse des profils dessinés et l’art de la nuance.
Palpitant, haletant et d’une remarquable maîtrise, "American Spirits" explore les hostilités souterraines qui minent les communautés rurales américaines, ainsi que les dérives de la politique nationale. En nous entraînant dans le Nord de l’État de New York, au cœur du bourg de Sam Dent, Russell Banks signe une œuvre magistrale, qui s’inscrit avec éclat au panthéon de la grande littérature américaine.
Anvers, années 70. Le jeune Bennie Goodman sait que son père Moshé aimerait mieux le voir à la synagogue qu’à fureter dans les ruelles du quartier des diamantaires. Mais c’est plus fort que lui : la prière l’ennuie, le diamant le fascine. Après tout, c’est dans ce secteur que son grand-père Yéhuda a fait fortune, et quoique le patriarche ait coupé les ponts avec son fils et son petit-fils, ce dernier ne peut réprimer sa fascination. Des ateliers de taille aux vastes salles de négoce de la Bourse, Bennie ne renoncera devant rien pour se faire sa place et un nom. Son ascension, pourtant, n’est pas vue d’un bon œil par les puissants de la ville – pour qui se prend-il, ce gamin sans pedigree, qui vient leur voler ce qui leur revient de droit ? Michaël Dichter signe un ambitieux roman d’apprentissage au cœur de la communauté des diamantaires porté par un jeune héros écartelé entre un père de tradition juive orthodoxe et sa passion pour le négoce et une autre version de lui même.
C'est l'une des belles surprises de cette rentrée hivernale. Loufoque, drôle, avec des passages tout simplement hilarants, "Princesse" est une satire sociale désopilante et acerbe. Une critique sur la montée des nationalismes.
"Princesse" commence comme un conte moderne. Barbara Lis, cadre RH d'origine polonaise, revient d'une mission délicate quand elle fait deux rencontres bouleversantes : un lapin nommé Princesse, reçu en cadeau d'anniversaire, et Pawel, plombier polonais. Tout s'enchaîne très vite. Par amour, Barbara, célibataire effacée adepte de rencontres éphémères, prend le chemin de la Pologne avec ses nouveaux compagnons. La Parisienne rejoint le village natal de son amoureux, et s'installe dans leur nouvelle maison. À Lysina, on s'occupe de ses voisins. Trop. Ainsi l'étrangère est épiée par tous. Chacun scrute le ventre de Barbara : quand va-t-elle tomber enceinte ? Seul le lapin grossit.
Saisissant l'air du temps, l'autrice s'attaque avec humour et férocité à la résurgence des conservatismes, religieux et politique. Elle dit un monde en décomposition et la réapparition d'atavismes que l'on croyait disparus. Les droits sont remis en cause partout. En Pologne, et bientôt en France ? Princesse, roman indispensable de cette rentrée littéraire hivernale.
Dans ce premier roman on assiste à la rencontre forcée de trois personnages : Isaac, l'homme, Bo, l'enfant et Alma, la femme. C'est trois solitudes se croisent dans leur petite ville sans nom jusqu'à ce qu'un ouragan déchaîne pluies torrentielles et vents violents, ravageant tout sur son passage.
Par la force des choses et pour survivre ils vont être amenés à faire route ensemble. De refuges, en exode, on assiste alors à la naissance de liens indéfectibles, de racines qui poussent et s'entremêlent à nouveau, de paroles qui se libèrent. Trois destins écorchés vifs qui vont faire corps, qui vont faire fratrie, qui vont faire famille. Avec beaucoup d'humanité et une grande subtilité, Eléa Marini nous fait vivre la rencontre de ces existences à travers une langue particulière, charnelle et poétique. Elle nous raconte le deuil, la mémoire, l'exil mais aussi la reconstruction et l'espoir. Des personnages forts, une histoire puissante et un style impressionnant : un vrai grand plaisir de lecture.