"Olga" Bernhard Schlink - éd Gallimard

L'est de l'empire allemand fin XIXème siècle. Olga grandit dans une famille modeste, elle rêve de devenir enseignante. Herbert est le fils d'un riche industriel. Amis d'enfance, Olga et Herbert deviendront amants sans jamais pouvoir envisager une union. Ce récit raconte l'histoire de l'amour d'une vie. Olga sera institutrice, une réussite notable compte tenu de ses origines sociales, Herbert se lancera dans les guerres coloniales et les expéditions polaires dont il ne reviendra pas. Olga incarne la femme indépendante, résolue à construire son destin dans une société patriarcale qui ne lui donne pas beaucoup de place mais son intelligence et sa détermination lui permettent d'évoluer dans cette société fermée. Herbert incarne l'homme de l'Allemagne coloniale conquérante, l'Allemagne de Bismark, il ne tient pas en place et souhaite lier son destin à celui de son pays. L'originalité de ce récit, outre sa teneur historique, tient à sa construction. En première partie, c'est un narrateur anonyme qui s'empare du récit de la vie d'Olga jusqu'à ses 50 ans. C'est ensuite un homme qui a connu Olga quand il était enfant qui nous donne accès à ses confidences. En troisième partie, ce sont les lettres qu'Olga adressaient à Herbert et qui se retrouvent entre les mains d'un collectionneur, qui vont éclairer subtilement ce que furent pour elle l'absence et la perte de son premier et dernier amour. Un roman sur la permanence et la complexité des sentiments d'une femme qui ne cesse d'interroger la furie des hommes et l'histoire en marche.

"La plus précieuse des marchandises" Jean-Claude Grumberg - éd du Seuil

C'est un conte qui commence comme tous les contes par « il était une fois... dans un grand bois une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron. Dans ce grand bois régnaient grande faim et grand froid.... » Ce couple de bûcherons vit à proximité d'une voie ferrée où passent chaque jour des convois de wagons de marchandises. De nombreux papiers griffonnés à la hâte jonchent les abords de la voie ferrée, mais le bûcheron et la bûcheronne ne savent pas lire. La bûcheronne n'a pas eu d'enfants, elle s'en désole, mais un jour, par miracle, tombe du train un paquet : c'est un enfant enveloppé dans un châle brodé d'or, un châle de prière. Paris février 1943, un jeune couple est arrêté avec leurs deux très jeunes enfants et transférés à Drancy. Quelques semaines plus tard, ils sont embarqués dans un wagon plombé, le lait de la mère se tarit, le père décide de sacrifier ou de donner une chance de survie à l'un de ses deux enfants : il enveloppe l'un de ses jumeaux dans un châle de prière et le jette hors du train. Ce conte, long de 103 pages, raconte l'histoire de la Shoa. Jean-Claude Grumberg reprend la structure narrative du conte classique qui mêle espoir et désespoir à la cruauté la plus abominable où rien d'inhumain n'est épargné. Il convoque l'horreur, le froid, la faim, la peur.... en reprenant le récit le plus simple qui soit pour redire l'abominable : le conte. Un absolu chef d'oeuvre à lire et transmettre.

"Alto Braco" Vanessa Bamberger - éd Liana Levi

Alto Braco signifie en occitan « haut lieu », c'est ainsi que l'on appelait le plateau de l'Aubrac. Brune  a grandi au dessus du Catulle, le café parisien où officiaient les soeurs Douce et Granita Rigal, ses grands-mères adoptives, originaires de l'Aveyron, qui l'ont élevée après la mort de sa mère. Juste avant de mourir, Douce confie à Brune son désir d'être inhumée dans son Aubrac natal. Accompagnée de Granita, elle découvre alors cette terre rude et les secrets de la famille Rigal. Un roman qui questionne la transmission, les origines et l'appartenance à une terre. Brune ne croit ni aux gènes, ni aux racines. Elle est née parisienne, élevée par deux femmes très émancipées qui n'ont jamais vécu dans la nostalgie du pays natal. Malgré cette distance avec l'histoire et la géographie, Brune va progressivement découvrir ce qui la rattache à cette terre rugueuse et inhospitalière. L'expérience de ce retour aux origines l'amène à s'interroger sur le fait que malgré elle, ce pays pourrait lui avoir été transmis dans ses gènes. Passionnante saga familiale où émergent, à la fois l'histoire bien gardée d'une famille et celle d'un territoire bien vivant qui se distingue par un savant compromis entre modernité et tradition. Ce récit aborde une multitudes de sujets qui apportent une connaissance approfondie d'une terre et d'une communauté.

"De si bons amis" Joyce Maynard - éd P. Rey

Enfant, Helen Mc Cabe s’inventait des vies imaginaires d’orpheline ou de petite-fille d’Audrey Hepburn pour épater ses camarades et meubler une enfance sans attentions ni affection. A 40 ans, solitaire après un bref mariage, arrêtée pour conduite en état d’ivresse et privée de la garde de Oliver, son fils de huit ans, elle va d’abord trouver tout à fait normal le train de vie dispendieux, les extravagances et les mensonges d’Ava et Swift Havilland qui l’adoptent et l’encensent, elle puis son fils, comme des êtres remarquables et uniques. Joyce Maynard excelle à construire des personnages humains et complexes, faits d’ombre et de lumière auxquels le lecteur n’a pas de mal à s’attacher, qu’ils occupent un rôle principal ou un rôle de second plan pour l’intrigue, comme Dwight, l’ex-mari de Helen ou surtout Elliot, son nouveau compagnon qu’Ava et Swift vont tout de suite ressentir comme dangereux pour leur influence. Au terme d’une montée en puissance du récit dont la romancière détient le secret, le conte de fées tourne au polar quand Oliver est désigné comme coupable d’un accident de hors-bord à la place de Cooper, le brillant fils de la maison. Helen, mère fragile et vulnérable, va devoir s’affronter à ses anciens protecteurs. MD

"Antonia" Gabriella Zalapi - éd Zoé

C'est un petit livre fin, de couleur crème, très élégant. En couverture une photo en noir et blanc, celle d'une jeune femme assoupie à l'arrière d'une voiture. Un cliché qui suggère un doux moment d'abandon mais qui ne tardera pas à être contredit par les premières lignes de ce journal. Nous sommes dans les années 60, en Sicile, et Antonia est bien mal mariée. Sa vie s'étire dans l'ennui des jours qui défilent, entre un jeune fils qu'elle n'arrive pas à aimer et un mari qui la rebute. Drame de l'intime qui interroge les capacités de l'héroïne à trouver le chemin de son émancipation. Sujet souvent traité en littérature sauf que ce récit n'est pas tout à fait comme les autres, agrémenté de photos de famille, il annonce ce qui n'est pas. Car il ne s'agit pas d'un vrai journal exhumé d'une vielle mâle en osier. Celle qui se raconte à la première personne, n'existe que dans l'imagination de l'auteure qui mêle vraisemblance biographique et fiction pour amplifier la force du récit. Une forme qui renforce la proximité du lecteur avec ce personnage très attachant.

 

"Nino dans la nuit" Capucine et Simon Johannin - éd Allia

Abandonnez toute affaire cessante, mettez de côté les livres que vous lisiez pour vous précipiter sur ce texte exceptionnel. Opéra urbain d'une sidérante beauté qui raconte la vie chaotique de deux très jeunes gens qui vivent à la marge dans un squat, dans une cité périphérique. Ils cumulent les petits boulots sous payés et cherchent l'oubli dans les bruits de la fête, les trafics, les alcools forts et les drogues. Jours difficiles, souvent incertains, que seules éclairent les mots, que Nino enfile comme des perles noires et incandescentes. Nino met en mots, comme d'autres mettraient en musique, cette vie où l'espoir d'une existence meilleure résiste et tarde à se manifester. Et c'est avec les mots, les rythmes, les images qu'il transforme la peur, le précaire, l'indésirable en un sublime poème qu'il adresse à sa compagne. Un texte d'une intense beauté portée par une langue qui s'invente à chaque page.

 

"Route 62" Ivy Pochoda - éd Liana Levi

Le récit s’ouvre par une scène inaugurale inoubliable, une apparition quasi-divine, un éblouissement qui saisit les automobilistes bloqués dans les embouteillages matinaux de Los Angeles : un jeune homme blond athlétique et complètement nu, court sur l’autoroute à contre-courant des voitures. Poussé par une force irrépressible, Tony, avocat de la middle class aisée, quitte sa voiture pour le suivre. A partir de cette image, l’auteure nous propose un long flash-back qui suit différents parcours, lesquels finiront tous par croiser la route du coureur nu et de Tony, du côté sombre de la cité des anges, dans le quartier de Skid Row. Il y a Ren, tout juste sorti d’une prison pour mineurs de la côté est et qui débarque à LA pour retrouver sa mère, devenue SDF. Britt, étudiante en fugue se retrouve dans un ranch communautaire en plein désert, dirigé par un couple de gourou qui accueille de jeunes paumés en quête de sens qu’ils soumettent à des séances d’humiliations collectives. Et enfin Blake et Sam, duo meurtrier qui feront tout voler en éclat. Des grands espaces sauvages du désert des Mojaves aux rues crasseuses du centre de Los Angeles, ce roman choral déroule les destins tragiques et singuliers de personnages en rupture. Récit exceptionnel qui prend des allures de grand opéra urbain, tendu et magistralement orchestré. Impossible de lâcher ces personnages qui se révèlent aux cours des chapitres et nous tiennent en haleine jusqu’au bout du récit. Eblouissant.

"Un monde à portée de main" Maylis de Kerangal - éd Verticales

Roman de formation qui raconte l’apprentissage de Paula, jeune parisienne qui part étudier l’art du trompe l’œil à Bruxelles. Paula embarque le lecteur dans la découverte exigeante de cette discipline qui ne consiste pas, comme on pourrait le penser, à copier la matière (marbre, bois, écaille de tortue…) mais présuppose d’être en mesure de savoir incorporer les éléments qui la composent dans la nature, les imaginer, les ressentir, pour les restituer au plus près de leur réalité. Cet art demande de l’endurance, de la curiosité et une remise en cause permanente. Son année d’apprentissage passée, Paula va multiplier les expériences professionnelles, les rénovations de maisons luxueuses, les décors de films, et passer plusieurs mois sur le tournage du film « Habemus Papam » de Nino Moretti à Cinecita. Cet itinéraire, riche en apprentissages multiples, la conduit aux origines de la création artistique : l’art pariétal, quand elle se retrouve engagée sur le chantier de la quatrième réplique de la grotte de Lascaux. Elle va apprendre là les gestes ancestraux avec lesquels les hommes ont dessiné leur univers il y a 18 000 ans. Comme dans « Naissance d’un pont » et « Réparer les vivants » Maylis de Kerangal parle métier, gestes, matériaux et nous éclaire sur le mystère de la création en cherchant à questionner l’art de l’illusion, de la mise en scène qu’elle pratique, avec talent, dans son métier d’écrivain.

"Leurs enfants après eux" Nicolas Mathieu - éd Actes Sud

Anthony a 14 ans, nous sommes en 1994, à Hayange en Moselle. Fils unique, il passe ses vacances avec un cousin un peu plus âgé, qu'il suit partout. Ils traînent au bord du lac, draguent les vacancières des camping, retrouvent les copains du collège et durant cette période de l'année, il semble plus facile de nouer d'autres liens. Les clivages sociaux se réduisent, les corps se dénudent, les adolescents se retrouvent hors les murs et des histoires peuvent parfois exister. Pour Anthony, ce n'est pas facile, timide, peu aguerri aux jeux de la séduction, il fantasme beaucoup sur Steph, une camarade de classe qu'il souhaite approcher mais qui résiste à ses avances. Ce roman se déroule sur quatre étés, jusqu'à la victoire des bleus en 1998, un événement national qui fit vibrer à l'unisson l'espoir d'une France unie, loin des clivages sociaux et raciaux, un rêve éphémère. Comme dans son précédent roman « Aux animaux la guerre », publié dans la collection Actes noirs en 2014, il y a de nombreux personnages. Traités avec beaucoup d'attention et de profondeur, ils s'invitent dans le récit autour du héros principal, et mêlent différents points de vue. Cette construction permet de décrire des situations de vie différentes en fonction des origines sociales, des histoires familiales et de donner une représentation très précise de la vie dans une région sinistrée par la fermeture des hauts fourneaux. Le père d'Antony y travaillait, son père avant lui, ils appartenaient à ces générations ouvrières fières de leur savoir et de leur métier. Déclassé il survit en menant une activité de jardinier, un métier qui le nourrit mais qui ne lui apporte guère de satisfaction et de fierté personnelle. Violent, imprévisible, ses colères sont redoutées de son fils et sa femme Hélène. Avec ce livre Nicolas Mathieu écrit le roman d'une vallée, d'une adolescence, d'une époque avec sa bande son, ses images TV. C'est le récit politique d'une jeunesse qui doit trouver sa voie dans un monde qui meurt. C'est la France des villes moyennes, des zones pavillonnaires, des ZAC bétonnées, et de la cambrousse. La France où vit toujours 60% de la population française, des régions éloignées des comptoirs de la mondialisation, en plein déclin, que les jeunes rêvent de quitter et où sévit la petite et la grande délinquance. Un roman noir et pessimiste mais qui dit aussi que s'il est difficile, parfois impossible, d'échapper au déterminisme social et géographique, on a toujours la liberté d'essayer de changer le cours de sa vie. Un récit captivant, tendu et d'une tenue très impressionnante.

"Là où les chiens aboient par la queue" - Estelle-Sarah Bulle - éd Liana Levi

Le titre signifie en créole « un coin perdu ». La famille Ezechiel, est originaire du hameau de Morne-Galant en Guadeloupe. Les descendants de Hilaire (grand-père paternel de l'auteure) vivent en métropole depuis les années 70. Au fil du récit, Estelle-Sarah Bulle, née à Créteil en 1974, nous entraîne dans une histoire largement méconnue, celle de Français des Antilles. La narratrice se fait raconter son pays, qu'elle ne connaît que comme une destination de vacances, par sa tante Antoine, septuagénaire, l'aînée de la fratrie. Extravagante, imprévisible, drôle, fantasque, Antoine a l'étoffe d'un personnage romanesque. Très jeune, elle quitte le village pour Pointe-à-Pître, se lance dans le commerce avec d'autres îles des Caraïbes, se retrouvent mêlées aux affrontements pour l'indépendance de l'île et débarque à Paris, dans un appartement de banlieue loué par son frère mais où elle ne voudra jamais mettre les pieds, se destinant à la capitale et rien d'autre. C'est dans une ancienne boutique du 18ème arrondissement qu'elle loge et que sa nièce la rejoint pour écouter ses récits. Peu de textes contemporains racontent comment cohabitaient dans les territoires d'outre-mer les habitants originaires de la Caraïbe, les descendants des populations françaises du continent, les bretons, les normands de Guadeloupe, les Blancs Matignons, les Béké, les grandes familles de planteurs. Les populations ne se mêlaient pas et les territoires restaient très découpés en zones infranchissables. La narratrice interroge cette tante fantasque qui déroule, au fil des conversations les différents épisodes de sa vie, elle fait revivre, le verbe haut, la métaphore truculente, ce que pouvait être une enfance en Guadeloupe dans les années d'après-guerre, les taudis de Pointe-à-Pître, la splendeur des paysages, la ferveur religieuse mêlée aux croyances païennes, une langue interdite le créole, la persistance de la ségrégation dans une société fortement clivée. L'auteure interroge alternativement ses tantes, Antoine et Lucinde, son père appelé par ses aînées « petit frère ». Les récits se croisent, s'interpellent, se contredisent, dévoilant des expériences différentes de l'enfance, de la vie en métropole, des rêves accomplis ou déçus, dans une narration vive, enlevée, drôle et critique. Un récit extraordinaire qui fige le sourire au coin des lèvres, du début à la fin de l'histoire.

"Chien-loup" Serge Joncour - éd Flammarion

L'idée de passer les vacances coupé du monde angoissait Franck, producteur hyper connecté, à l'affût de nouveau scénario et des potins du milieu. Lise, sa compagne rêvait d'un long séjour au milieu de nul part, sans réseau et loin des nuisances de la ville. Elle trouve un gîte tout à fait conforme à ses vœux et embarque son compagnon sur un plateau isolé dans le Lot, envahi par la végétation, et qui est devenu le refuge d'une faune inquiétante. Les villageois de la vallée ne mettent plus les pieds sur ce plateau depuis longtemps, de sombres histoires de massacres alimentées par des peurs ancestrales ont fait de ce lieu la montagne maudite. Serge Joncour raconte l'histoire de ce plateau et du village qu'il surplombe, à un siècle de distance et alterne les chapitres se déroulant en 2017 et 1914. Dès que retentit le tocsin le 2 août 1914, le village se vida de ses hommes valides et du bétail, qui rejoignirent le front. Ce sont alors les femmes et les enfants qui prirent en main la survie de la communauté et composèrent avec l'épuisement des travaux des champs, la peur, l'incertitude de l'issue du conflit et la présence d'un voisin mystérieux : un allemand, dompteur de fauves dans des cirques itinérants, pris dans la tourmente de la mobilisation, et réfugié avec ses huit bêtes, sur le plateau d'Orcières. La fascination et la terreur que produisirent cet homme et ses fauves, alimentent encore, un siècle plus tard, l'imaginaire des villageois. Ce comte envoûtant qui réveille les terreurs enfantines, se nourrit du suspens des légendes. En mettant en scène un couple moderne aux prises avec la nature, Serge Joncour nous montre que la sauvagerie est toujours prête à surgir au coeur de nos existences civilisées. Un roman haletant, lyrique et totalement prenant. Une fois encore, Serge Joncour signe un récit sensible, une fable surprenante, d'une grande originalité qui nous invite à réfléchir à nos modes de vies et de pensées.

Prochainement

 

Confinés mais présents, nous recevons et traitons vos commandes. Par mail ou tél. Retrait devant la librairie. 

Lire la suite...

Connexion