"Chien-loup" Serge Joncour - éd Flammarion

L'idée de passer les vacances coupé du monde angoissait Franck, producteur hyper connecté, à l'affût de nouveau scénario et des potins du milieu. Lise, sa compagne rêvait d'un long séjour au milieu de nul part, sans réseau et loin des nuisances de la ville. Elle trouve un gîte tout à fait conforme à ses vœux et embarque son compagnon sur un plateau isolé dans le Lot, envahi par la végétation, et qui est devenu le refuge d'une faune inquiétante. Les villageois de la vallée ne mettent plus les pieds sur ce plateau depuis longtemps, de sombres histoires de massacres alimentées par des peurs ancestrales ont fait de ce lieu la montagne maudite. Serge Joncour raconte l'histoire de ce plateau et du village qu'il surplombe, à un siècle de distance et alterne les chapitres se déroulant en 2017 et 1914. Dès que retentit le tocsin le 2 août 1914, le village se vida de ses hommes valides et du bétail, qui rejoignirent le front. Ce sont alors les femmes et les enfants qui prirent en main la survie de la communauté et composèrent avec l'épuisement des travaux des champs, la peur, l'incertitude de l'issue du conflit et la présence d'un voisin mystérieux : un allemand, dompteur de fauves dans des cirques itinérants, pris dans la tourmente de la mobilisation, et réfugié avec ses huit bêtes, sur le plateau d'Orcières. La fascination et la terreur que produisirent cet homme et ses fauves, alimentent encore, un siècle plus tard, l'imaginaire des villageois. Ce comte envoûtant qui réveille les terreurs enfantines, se nourrit du suspens des légendes. En mettant en scène un couple moderne aux prises avec la nature, Serge Joncour nous montre que la sauvagerie est toujours prête à surgir au coeur de nos existences civilisées. Un roman haletant, lyrique et totalement prenant. Une fois encore, Serge Joncour signe un récit sensible, une fable surprenante, d'une grande originalité qui nous invite à réfléchir à nos modes de vies et de pensées.

"La vérité sort de la bouche du cheval" Meryem Alaoui - éd Gallimard

Jmiaa, prostituée à Casablanca, raconte ses journées, les rues, les filles avec lesquelles elle travaille, dans un journal où elle consigne avec une grande précision ce qui compose son quotidien. Elle n’est pas une prostituée de luxe, ses clients sont des chauffeurs de camion, des flics pourris, des vendeurs ambulants. Chroniqueuse de la rue, elle brosse des portraits hyperréalistes et drôles de ces hommes, elle n’épargne personne et surtout pas elle-même. Son langage est direct, cru, sans ménagement, sans hypocrisie et sans effet de style, elle ne mâche pas ses mots pour raconter la misère matérielle et psychologique, le pouvoir des proxénètes, la drogue et les violences conjugales qui l’on conduites sur le trottoir. Meryem Alaoui saisit et restitue cette réalité en intégrant à son texte, écrit en français, beaucoup de mots en arabe et des références à la culture marocaine actuelle, musique, chanson, mode vestimentaire, séries TV du moment… tous ces mots sont traduits à la fin du récit et obligent le lecteur à s’impliquer autrement dans la lecture. Dans le seconde partie du roman, l’auteur renoue avec le conte car la vie de Jmiaa prend alors une tournure plus romanesque. Elle est repérée par une jeune cinéaste hollandaise, d’origine marocaine qu’elle surnomme « Bouche de cheval » qui souhaite recueillir des informations sur sa vie de prostituée. Finalement, on lui propose de jouer son propre rôle. Meryem Alaoui fait encore un choix original car elle ne transforme pas cette histoire en conte de fée, Jmiaa conserve le même sens critique pour parler de ce nouveau milieu qu’elle découvre, ironie mordante et remarques croustillantes. Un premier roman, une nouvelle voix à découvrir absolument.

"Forêt obscure" Nicole Krauss - éd de l'Olivier

Le titre de ce nouveau roman est emprunté aux premiers vers de l'Enfer de Dante : « Au milieu de la course de notre vie, je perdis le véritable chemin, et je m'égarai dans une forêt obscure ». La « forêt obscure » évoque l'errance intérieure, le chaos existentiel quand on décide de sortir des sentiers tracés et de se perdre pour se ré-inventer. Epstein, homme d'affaires new-yorkais, abandonne, sans raison apparente, à la fin de sa vie, argent, famille et patrie pour partir errer en Israël. Le puissant et brillant affairiste se déleste pour retourner à cette autre patrie. Jules Epstein veut saisir ce qu'il n'a jamais atteint dans sa vie, un lieu de grâce et d'épure, un envol que sa réussite ne lui a jamais octroyé : la « contrevie » comme la nomme Philipp Roth, celle qu'offre Israël aux Juifs de la diaspora. Nicole, le « je » et double de Nicole Krauss, écrivain renommée qui peine à retrouver l’inspiration et qui étouffe dans son quotidien familial rejoint l’hôtel Hilton de Tel –Aviv où elle a passé ses vacances d’enfance. Ce roman mène un double récit avec la maestria habituelle de Nicole Krauss qui fait avancer sa narration par associations et dérives. Comme on flâne dans une forêt, elle digresse et ne cesse de s'écarter de ce qu'elle semble raconter : la fuite de deux êtres qui ne supportent plus leurs vies new-yorkaises. On retrouve dans ce récit complexe les sujets chers à Nicole Krauss l’impermanence des choses, la convergence d’univers parallèles, l’écriture pour sortir de soi, l’obsession de la fuite, les métamorphoses des êtres.. et ce qu’elle aime en écrivant : tisser des liens entre des mondes étrangers les uns aux autres. Ne soyez donc pas étonné de retrouver Kafka, troisième personnage principal de ce récit. Lecture exigeante et envoûtante.

"A son image" Jérôme Ferrari - éd Actes Sud

Antonia, 35 ans, meurt au détour d’un virage sur la route de l’Ostriconi, près d’Ile Rousse, en Haute Corse. Photographe rêvant de grands reportages de guerre, elle s’était rendue plusieurs fois dans les Balkans en 1991, elle avait aussi couvert les luttes sanglantes entre clans nationalistes sur l’île au milieu des années 80. En 1997, Antonia avait quitté définitivement la rédaction du journal régional qui l’employait pour ouvrir un magasin de photos dans son village natal près d’Ajaccio, tirant un trait définitif sur ses ambitions de grand reporter. C’est son parrain, prêtre sur le continent, qui célèbre l’office funèbre et qui pour faire rempart à sa détresse choisit de s’en tenir aux règles strictes de la liturgie. Mais dans la fournaise de la petite église, déferlent les images reconstituant la trajectoire de la jeune femme. Antonia, née en 1964, incarne une jeunesse corse des années 80, qui entretient le culte des héros nationalistes et s’enflamme pour les luttes intestines qui gangrènent les clans, emportant dans les règlements de compte armés les amis d’enfance. Antonia s’interroge sur ce qui vaut la peine d’être vécu et défendu, sur la légitimité de la violence dans les guerres. Et c’est aussi pour aborder d’autres causes plus « sérieuses » qu’elle part seule en ex-Yougoslavie se frotter à « la vraie guerre ». Elle pense alors que la photographie peut permettre de comprendre le réel saisi sur l’instant, qu’elle est indispensable au témoignage et à l’engagement. Mais après des années de questionnement « elle craint une fois de plus de produire une image mensongère suggérant une profondeur saturée d’un sens qui n’existe pas ». Jérôme Ferrari creuse les thèmes de la foi et de l’action, le sen des représentations, picturales, photographiques, bibliques et l’intégrité de celui qui saisi sur le vif la torture ou la mort dans l’espoir de donner à voir et à réfléchir. Faillite de l’image qui selon lui, donne l’illusion de comprendre l’histoire mais qui n’est peut-être qu’un moyen de satisfaire l’envie personnelle de donner une forme à l’abjecte, en ayant l’illusion de servir une cause. Jérôme Ferrari creuse dans ce qui constitue nos croyances, nous défiant d’en trouver une justification sincère. Etude exigeante des consciences qui établit un dialogue permanent avec le lecteur.

"Il n'en revint que trois" Gudbergur Bergsson. éd Métailé

Une ferme perdue en Islande, à des kilomètres du premier village, entre un champ de lave, des montagnes et des rivages désolés. L’écho de la seconde guerre mondiale ne va pas tarder à atteindre ces terres reculées. Soudain soldats, espions, déserteurs, débarquent mais aussi la radio, les routes, les bordels et les dollars. L’ordre ancien vacille et ne se relèvera pas. Les personnages de Gudbergur Bergsson, auteur très prolifique né en 1932, sont rugueux et âpres comme la terre qui les a vus naître. Il y a ceux qui partent et ceux qui restent ou parfois reviennent.  Faut-il s’arracher à ce morceau de terre ou rien ne pousse ? Ou guetter le renard en ignorant les secousses de l’histoire ? Un texte fort et sec qui décrit le basculement brutal de l’Islande dans sa modernité

 

"La fille qui brûle" Claire Messud - éd Gallimard

Deux amies, Cassie et Julia sont voisines et se connaissent depuis l'enfance. Fille unique l'une et l'autre, elles sont devenues sœurs de coeur, se complétant dans leurs différences, l'une d'une blondeur diaphane, l'autre brune et bouclée, seul trait commun : deux paires d'yeux bleus dont elles sont très fières. On comprend dès les premières lignes que le temps de l'amitié est révolu, deux années ont passé depuis le départ des Burns, la famille de Cassie. Ce très beau roman sur les liens indéfectibles qui se créent parfois durant l'enfance et qui ne devraient jamais changer, raconte ce sentiment fusionnel qui cherche à gommer toutes les différences et qui manque désormais cruellement à Julia, la narratrice. Une analyse très juste de ces territoires où il n'est question que de partage, l'une étant le miroir de l'autre. Arrive l'adolescence, le social et le culturel viennent bouleverser les sentiments inaltérables de l'enfance. Cassie vit seule avec sa mère qui est infirmière à domicile. Les parents de Julia habite une belle demeure, son père est dentiste, sa mère journaliste free-lance. Julia reçoit une éducation ouverte sur le monde, elle sait qu'elle pourra se réaliser et que ses parents l'y aideront. Cassie se détache de Julia en classe de 5ème, elle se lie d'amitié avec une nouvelle élève très délurée et devient une fille « cool ». Julia reste sur la touche et subit avec violence et amertume cet abandon. La vie de Cassie va prendre encore un autre virage avec l'arrivée d'un beau-père qui s'interpose entre elle et sa mère. Les crises se succèdent et Cassie déserte le domicile. Julia observe à distance cet effondrement et la détresse de son ancienne amie sans pouvoir lui apporter son soutien. Les liens ont été rompus. Claire Messus analyse avec subtilité ce drame de l'enfance, la ténacité des liens et la profondeur de la blessure qui demeurent malgré le temps.

 

"A l'aube" Philippe Djian - éd Gallimard

Maître de l'ellipse, de la césure brutale, Djian persiste dans un style à couper au couteau. Phrases brèves, récit factuel, quelques interruptions qui laissent le lecteur en suspens et l'oblige à imaginer ce qui a pu se passer, avant de reprendre le cours du récit quelques jours plus loin, mais finalement on s'en sort et cela fonctionne. Ambiance polar américain, truffé de machos, de bars de nuit et de covergirls. Tableau parfait avec flics peu regardants, règlements de compte vite expédiés. La beauté de ce court roman émerge au fil des pages et tient à la rencontre imprévue d'une sœur et d'un frère, après le décès de leurs parents. Activistes libertaires, plus concernés par leurs luttes que par leur famille, ils avaient laissé partir sans la retenir leur fille aînée. Elle revient dans la maison de son enfance s'occuper de son jeune frère qui souffre de troubles psychiques. Alors que ce dernier devait être un fardeau pour elle, après quelques ajustements, il va se révéler être une source d'émerveillement et lui permettre un ancrage qu'elle n'avait pas connu. Cette rencontre progressive, narrée avec délicatesse et humour laisse une émotion grandissante s'emparer du récit. Le lecteur pourrait espérer respirer, quitter la tension permanente produite par la violence sous-jacente des personnages qui les entourent, le répit sera bref, l'impitoyable noirceur de Djian reprendra le dessus.

 

"La vie parfaite" Silvia Avallone - éd Liana Levi

Silvia Avallone poursuit sa grande fresque sur l'Italie des années Berlusconi. Bologne et sa périphérie forment le décor de ce troisième roman. Adèle vient d'avoir dix-huit ans, elle vit dans la cité des Lombriconi, elle part accoucher seule, le père de son enfant est un petit voyou de la cité. Ce qu'elle sait des adultes qui l'entourent ne l'engage pas à imaginer un avenir radieux pour l'enfant à naître. Et elle n'arrive pas à décider si elle doit ou non le garder ou accoucher sous x. Autour d'Adèle gravitent d'autres personnages, des jeunes qui quels que soient les chemins empruntés, tentent de s'arracher à des parents abîmés par la vie. Silvia Avallone explore cet état si particulier, mêlé de peur et d'émerveillement qu'est la maternité mais revient toujours sur la ligne de démarcation sociale. Les violences faites aux femmes, la férocité de certaines « ce magma de sentiments viscéraux qui nous animent et nous échappent », les épouses humiliées, les compétitions entre femmes et un rapport aux hommes profondément marqué par l'acceptation de la domination. Elle interroge les lieux où l'on grandit, le déterminisme social, l'accès à la culture comme moyen d'émancipation. Les héroïnes de Silvia Avallone n'acceptent pas leur passé sur lequel ont pesées les fautes des autres, elles sont en guerre, elles ont la force de se mesurer à ce qui fait mal. Silvia Avallone est une des grandes voix du néo-réalisme italien actuel.

 

"Quelle n'est pas ma joie" Jens Christian Grondahl - éd Gallimard

Auteur né en 1959, à la tête d'une dizaines de romans . Cet écrivain danois est le plus envoûtant de sa génération. Ses sujets : l'intime, le couple, l'amour, l'éloignement. La solitude. La solitude existentielle. Le premier chapitre s'ouvre sur une scène au cimetière qui introduit ses personnages. Ellinor, âgée de 70 ans vient de refermer la tombe de son mari Georg. Elle s'adresse à la défunte de la tombe d'à côté qui est Anna, la première femme de Georg et qui fut une grande amie de la narratrice. Anna est morte à 30 ans dans les années 70 dans un accident de montagne, elle fut emportée par une avalanche avec Henning le mari de Ellinor. On comprend en quelques mots que Ellinor a remplacé Anna auprès de Georg, qu'elle a élevé leurs deux enfants, deux jumeaux âgés de 7 ans lors de la mort accidentelle de leur mère. Grondahl fait parler son héroïne comme les idées lui viennent, elle tente de s'expliquer ce qu'elle ne comprend pas, elle est la dernière survivante du quatuor, elle va pouvoir dire ce qu'elle n'a jamais pu dire, formuler des pensées qu'elle ne s'est jamais autorisée.

 

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"Faire mouche" Vincent Almendros - éd de Minuit

 

L'expression « faire mouche », choisie comme titre à ce court récit, prend ici un tout autre sens que celui de « viser juste ». Les personnages de Vincent Almendros sont cadenassés par une histoire familiale qui réduit ses membres au silence. Comme les mouches engluées dans du papier adhésif, ils se regardent gesticuler dans leur inutile combat. Laurent retourne à Saint-Fourneau, le village de son enfance, pour le mariage d'une cousine. Il demande à une amie, Claire, de se faire passer pour Constance, sa compagne. On imagine que le couple bat de l'aile et que Laurent ne souhaite pas en parler. Mais pourquoi a-t'il élaboré un scenario aussi risqué ? Pourquoi mentir à cette famille, mère, oncle, cousine dont il ne semble pas se préoccuper le reste du temps ? C'est justement là le nœud de cette comédie diabolique car Laurent comme les autres ne sait que mentir. Comme si les efforts déployés à bâtir sur du faux étaient finalement plus rassurants. Comme les mouches qui ne peuvent plus s'extraire de la mélasse ou elles sont engluées, la famille en décomposition continue à se mentir sans raison apparente. Chacun semble le gardien de son propre temple, gouffre des exactions, des hontes, des chagrins et des mauvais souvenirs. Le lecteur, à son tour, se sent pris au piège, témoin passif devant une succession d'images figées et mortifères. Il attend le dérapage et retient son souffle jusqu'aux dernières pages. Un roman intense et ambiguë, extrêmement habile qui se lit en apnée.

"La communauté" Ariane Chemin - Raphaëlle Bacqué - éd A. Michel

Trappes : 60 ans d'histoire de France. Soixante ans de la vie d 'une banlieue qui concentre les fractures de notre pays et donne des clés pour mieux les comprendre. Construit comme un roman choral dont on suit les personnages de bout en bout, cette enquête se lit comme on regarderait une série télévisée avec une myriade de stars : Jamel Debouze, Omar Sy, Nicolas Anelka, Sophia Aram ou le rappeur La Fouine. Il ne manque pas d'études pour évoquer la vie concentrationnaire de cette banlieue ghetto, sa naissance dans les années 50, l'intégration des deuxième et troisième générations d'habitants, la construction des barres HLM, le début du chômage, le trafic de hash puis de l'héroïne, le départ des classes moyennes, l'arrivée des grands frères religieux et la dérive islamiste puis djiadiste. Trappes concentre tout cela, A. Chemin et R. Bacqué ont réussi à rassembler tous ces faits en une fresque digne d'une saga psychosociologique.

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