"Les loyautés" Delphine De Vigan - éd Lattès

Les loyautés, ce sont : « Ces liens invisibles qui nous attachent aux autres ... ». « Ce sont les lois de l'enfance qui sommeillent à l'intérieur de nos corps ». C'est un bien commun que nous partageons tous. Ces quelques lignes figurent en préambule avant le début de l'histoire. Théo et Mathis se sont rencontrés au collège, ils ont uni leur solitude et forment un duo impénétrable. Rien ne semble échapper à la vigilance de Théo qui a appris à cacher la réalité de son quotidien familial, parents séparés et père à la dérive. Il n'a que 12 ans et consomme en cachette de fortes doses d'alcools, il teste ses limites, découvre l'ivresse et des états qui le soulagent de ses angoisses. C'est un adolescent en fuite, au bord de l'abîme et qui appelle au secours. Hélène, professeur de SVT perçoit, sans l'identifier, la détresse de Théo, elle sait sans savoir, elle possède la prescience de ceux qui ont connu des situations similaires. Delphine De Vigan décrit avec précision les mécanismes de reconnaissance qui se mettent en action quand le présent entre en résonance avec le passé : «  ce quelque chose dans sa silhouette, sa façon de se tenir, de se soustraire au regard des autres... ».

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"Tiens ferme ta couronne" Yannick Haenel - éd Gallimard

Le roman commence par la phrase «A cette époque j'étais fou». Le narrateur donne le ton, il vit depuis plusieurs mois reclus dans un studio parisien, relit Mobydick et se passe en boucle «Voyage au bout de l'enfer» et « Apocalypse now». Il flirte avec des états limites qui le laissent parfois sans prise sur les événements.  Auteur de plusieurs romans, il a écrit un scenario de 700 pages sur l'écrivain Herman Melville. Aucun producteur ne veut financer ce projet qui a l'ambition de nous dévoiler l'esprit du créateur de «Mobydick». Un seul cinéaste serait à ses yeux capable de réaliser ce projet, Michael Cimino. Ce dernier a disparu des radars depuis l'échec commercial de « La porte du paradis». Qu'à cela ne  tienne, notre narrateur part à sa recherche et obtient une entrevue avec lui à New York. Il passera aussi une soirée chez Bofinger, avec Isabelle Huppert, qui travailla avec M. Cimino pour ce dernier film maudit. Le roman enchaîne des scènes aussi improbables que burlesques et le narrateur ne s'économise pas une seconde dans ses multiples aventures. C'est un récit fascinant qui se permet des écarts insensés sans pour autant perdre le fil d'une quête obsessionnelle: retrouver la trace de la beauté et de la pureté même dans des contextes d'extrême violence, comme ses maîtres, le narrateur se demande comment  «rester disponible aux manifestations fragiles de la beauté pour se sauver de l'horreur ». Yannick Haenel nous offre un roman exceptionnel, très ambitieux et particulièrement réussi.

"L'homme de l'hiver" Peter Geye - éd Actes Sud

Gunflint années 90 dans le Minnesota. Une petite ville dans une nature sauvage où les rivières deviennent des lacs, et l'Amérique le Canada. Le vieux Harry Eide déserte son lit de mort et fugue. On ne le retrouvera pas. Les deux êtres qui l'ont le plus aimé, Gus son fils et Berit sa dernière compagne se racontent cet homme qui gouverna leur monde tout en lui échappant. Deux coeurs en hiver terrassés par le deuil mais désireux de savoir qui était cet homme. Regard du fils et regard de l'amante. Depuis que Harry a disparu, il se retrouve souvent autour d'un café, circonspects émus, inquiets, leurs conversations convergent toujours vers l'escapade de l'année 1963 où Harry embarqua son fils, alors  âgé de 17 ans, dans une excursion en canoë qu'il voulait digne des anciens pionniers. Une folie, un besoin absolu de transmission qui faillit leur coûter la vie. Pour le fils Gus, devenu père à son tour, cet hivernage forcé est demeuré une énigme. Ce roman est aussi le roman d'une famille, des Eide. Un roman d'aventure intérieure, placé sous le règne implacable de la nature, souple, silencieux, comme la trace du Kayak sur l'eau.

"L'ombre sur la lune" Agnès Mathieu-Daudé - éd Gallimard

Un conte de brutes, de manipulations, de meurtres, d'hystéries, de rencontres et d'amour. Du burlesque, de l'ubuesque dans ce récit échevelé et complètement loufoque. Un ravissement. Attilio est un un Sicilien, fils d'une grande famille de la mafia, réfugié depuis 20 ans en Espagne après avoir assassiné sa femme le jour de leurs noces. Un crime d'honneur que les familles n'ont pas pardonné. Blanche travaille dans un musée français et accompagne à l'occasion les œuvres prêtées pour des expositions à l'étranger. Elle part pour Madrid, superviser l'accrochage d'un tableau deGoya. La mafia chinoise, tout le monde le sait, s'infiltre désormais partout. Elle se cache ici sous les trait de la Giganta qui va demander à Attilio de reprendre du service et de récupérer un tableau en séduisant la candide conservatrice française dans les tribunes d'un stade de foot. Scenario ambitieux mais parfaitement maîtrisé. Agnès Mathieu-Daudé nous avait déjà offert avec «Un marin chilien   » un roman épique et audacieux. Elle nous embarque de nouveau, sans craindre les écarts dans une aventure tout autant fabuleuse que délicieuse. Quel talent de conteuse et quelle imagination !

"Nos vies" Marie-Hélène Lafon - éd Buchet Chastel

Une fois n'est pas coutume, Marie-Hélène Lafon quitte les hauts plateaux du centre de la France pour s'intéresser au théâtre du quotidien dans le super-marché que fréquente sa narratrice. La caisse 4 est occupée tous les jours de la semaine par une jeune femme prénommée Gordana, sans doute originaire des Balkans. La jeune femme travaille en silence, elle prend garde à ne pas croiser le regard des clients ou à susciter le moindre échange afin de ne pas être trahie par son accent. Tous les vendredi, la narratrice a repéré  un homme brun et mutique qui passe toujours par la caisse 4. C'est le début d'une histoire à écrire, la narratrice leur invente un passé, un présent et un avenir qu'elle enrichit au fil des informations saisies : un nom, une photo d'enfant tombée du portefeuille... Sous sa plume sensible, le temps et les mots glissent avec pudeur d'une vie à l'autre en passant par celle de la narratrice, qui se raconte à travers ces deux personnages.

"La serpe" Philippe Jaenada - éd Julliard

Un matin d’octobre 1941, dans un château sinistre au fin fond du Périgord, Henri Girard appelle au secours : dans la nuit, son père, sa tante et la bonne ont été massacrés à coups de serpe. Il est le seul survivant. Toutes les portes étaient fermées, aucune effraction n’est constatée. Dépensier, arrogant, violent, le jeune homme est l’unique héritier des victimes. Deux jours plus tôt, il a emprunté l’arme du crime aux voisins. Pourtant, au terme d’un procès retentissant, il est acquitté et l’enquête abandonnée. Alors que l’opinion publique reste convaincue de sa culpabilité, Henri s’exile au Venezuela. Il rentre en France en 1950 avec le manuscrit du "Salaire de la peur", écrit sous le pseudonyme de Georges Arnaud. Jamais le mystère du triple assassinat du château d’Escoire ne sera élucidé, laissant planer autour d’Henri Girard, jusqu’à la fin de sa vie, un halo noir et sulfureux. Jamais, jusqu’à ce qu’un écrivain têtu et minutieux s’en mêle... Un fait divers aussi diabolique, un personnage aussi ambigu qu’Henri Girard ne pouvaient laisser Philippe Jaenada indifférent. Enfilant le costume de l’inspecteur amateur (complètement loufoque, mais plus sagace qu’il n’y paraît), il s’est plongé dans les archives, a reconstitué l’enquête et déniché les indices les plus ténus pour nous livrer ce récit haletant dont l’issue pourrait bien résoudre une énigme vieille de soixante-quinze ans..

« Les amnésiques » Géraldine Schwarz – éd Flammarion

Le grand-père de l'auteur, originaire de Mannheim, avait acheté en 1938, à bas prix l'entreprise de la famille Löbmann qui périt à Auschwitz. Après la guerre, un héritier réclame réparation et Karl Schwarz plonge dans le déni de ses responsabilités de Mitläufer (ceux qui ont marché avec le courant). C'est le point de départ d'une enquête passionnante, au fil de trois générations, sur les traces du travail de mémoire qui permit aux Allemands de passer d'une dictature à une démocratie. La rencontre de son père avec sa mère, fille d'un gendarme sous Vichy, est l'occasion pour l'auteure d'aborder les failles mémorielles en France. En élargissant son enquête à d'autres pays, Géraldine Schwarz montre que cette amnésie menace le consensus moral en Europe.

 

"Paysage perdu" Joyce Carol Oates - éd Rey

Ce volume se compose d'une trentaine de textes, souvent parus dans des revues américaines. Ce n'est pas une autobiographie au sens classique du terme, c'est un choix de textes qui permettent une immersion dans une enfance américaine dans les années 1940. Au lieu de privilégier le principe de reconstitution, Joyce Carol Oates se remémore ses souvenirs et les reconstruit avec le recul forcé des années passées. Le lecteur en saura ainsi un peu plus sur les années fondatrices de cette grande romancière américaine. Le Cahier de l'Herne, paru simultanément, apporte aussi d'autres éclairages et comblera les passionnés de son œuvre.  

 

 

"Summer" Monica Sabolo - éd Lattès

Eté 69, deux frères Bill et Eugène (21 et 17 ans) passent l'été à pêcher dans les Appalaches. L'aîné prépare son entrée en médecine, comme le souhaite son grand-père qui est devenu le tuteur de ses deux petit-fils depuis le décès de leur père. Le cadet, Eugène souhaite devenir écrivain. Lors d'une journée de pêche, ils font la connaissance de Ligeia, elle vient de Floride et amène avec elle un vent de liberté, de pop et de contre-culture. Elle séduit tour à tour les deux frères mais c'est le cadet qui passera le plus de temps avec elle, il la fournira en drogues volées dans l'officine de son grand-père, elle fera son éducation sexuelle. A la fin de l'été, Ligeia disparaît. Quarante ans plus tard, des ossements sont retrouvés au bord de la rivière et identifiés. C'est le cadavre de Ligeia qui refait surface. Bill est devenu un excellent chirurgien, Eugène n'a jamais réussi à devenir un écrivain, il est alcoolique et dépressif. Malgré leurs différences, les deux frères sont demeurés très liés. La funeste découverte va semer le doute et la suspicion entre eux et les renvoyer à cet été 69.  

"Ma reine" J.B. Andrea - éd L'iconoclaste

Jean-Baptiste Andrea célèbre l'enfance à travers la voix et la pensée d'un garçon de 12 ans qui souffre de troubles psychiques qui l'isolent et brouillent sa perception de la réalité. Depuis que son père lui a offert un blouson publicitaire de la marque Shell, il se fait appeler Shell. Il vit dans une vallée de haute-provence avec ses parents qui tiennent une station service. Quand il comprend qu'il sera bientôt placé dans un institut spécialisé, il fugue dans la montagne et va vivre tout un été, livré à lui même. Il rencontre Viviane, elle apparaît comme un enchantement sur son chemin. Elle devient une compagne de jeu qui impose ses règles avec détermination. Elle sera sa « Reine » et à ce titre, Shell ne pourra rien lui refuser et elle pourra tout lui demander. JB Andrea manie avec virtuosité les codes de la fable et du conte sans jamais tomber dans la mièvrerie. Shell est un héros lunaire et un adolescent subjugué par la beauté de la nature, les parfums du maquis, les métamorphoses de son jeune corps et les idées fantasques de sa Reine. Un roman exceptionnel qui laisse des images saisissantes.

  

"Une histoire de loup" Emily Fridlund - éd Gallmeister

Madeline, une adolescente de 14 ans vit avec ses parents au bord d'un lac, dans le Minnesota, dans une maison vétuste où ils ont échoué après la dislocation de la communauté dont ils faisaient partie. Madeline est une adolescente solitaire, livrée à elle même. Quand s'installe de l'autre côté du lac un couple avec un jeune enfant, elle passe beaucoup de temps à les observer aux jumelles. Cette famille semble très différente de la sienne. Très rapidement elle fait la connaissance de Patra et devient la baby-sitter de Paul. L'adolescente pénètre petit à petit dans ce foyer qui la fascine sans réussir à saisir ce qui pourrait se cacher derrière cette fragile harmonie. Le drame va se nouer autour de l'éducation de Paul et de l'influence que Léo tient à avoir sur son fils. C'est un récit habilement mené, le suspense est préservé jusqu'aux dernières pages du livre qui pose le problème délicat de la responsabilité du témoin.

Prochainement

Rencontres en juin. 

gloriasteimen

Mercredi 6 juin à 20h : Soirée consacrée à Gloria Steinem, la plus célèbre des féministes américaines. "Actions scandaleuses et rébellions quotidiennes", vient de paraître aux Editions du Portait. Ce recueil de 26 textes, jamais traduits en français, retrace quinze années de la vie de Gloria Steinem, passées à défendre l'égalité homme-femme. Une personnalité exceptionnelle à découvrir avec Rachèle Bevilecqua, qui est à l'origine de la traduction et de la publication de ce livre majeur.

leparisdefrançoistruffaut

Mercredi 20 juin à 20h : "Le Paris de François Truffaut" nous sera révélé par Philippe Lombard, auteur chez Parigramme d'un livre consacré au cinéaste et à sa ville. Une évocation en textes et en images des lieux de tournage chers au cinéaste, que nous revisiterons avec l'auteur le temps d'une soirée. Soirée cinéphiles. Venez révisez vos classiques.

Pour assiter à ces soirées, inscrivez-vous par mail ou tél, ou passez nous voir, nous vous inscrirons.

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