"Une amie de la famille" Jean-Marie Laclavetine - éd Gallimard

C'est un récit bouleversant, une enquête qui remonte le temps et rompt le barrage du silence qu'il semblait si impérieux de dresser, face à ce drame familial. La soeur aînée de l'auteur, Annie a péri noyée, en novembre 1968, elle avait vingt ans, son frère quinze. La déferlente assassine semble avoir tout emporté sur son passage, une photo de la jeune fille a longtemps trôné sur la commode de la chambre des parents et ensuite grand-parents. C'est sur l'insistance de sa fille aînée que JM Laclavetine accepte de partir à la recherche de cette soeur dont il semble avoir tout oublié. Ce travail de mémoire, parfois âpre et douloureux, l'amène à renouer avec l'histoire de toute sa famille et de retrouver les liens qui en unissaient les membres. L'absence de paroles autour du souvenir d'Annie n'est pas à proprement parlé un secret de famille mais il menace de le devenir pour les générations suivantes qui ne comprennent pas ce silence autour de la jeune défunte. Le narrateur se replonge dans les compte-rendus de la presse locale au lendemain du drame, il scrute les quelques photos que les proches de la famille ont conservées mais surtout il interroge l'essence de cette toute jeune femme qui souvent se dérobe au fil de la reconstitution de sa brève existence. Il ne s'agit pas de construire un tombeau mais de la faire revivre au plus près de ce qu'elle fut, écorchée vive, fantasque, attachante et énervante à la fois, afin que se construisent enfin des souvenirs tangibles et que le deuil puisse se faire.

 

"Venise à double tour" Jean-Paul Kauffmann - éd Equateurs

Pendant des mois, Jean-Paul Kauffmann a voulu pénétrer dans des églises jamais ouvertes de Venise pour mieux saisir le mystère de cette ville fascinante. A côté d'une Venise de l'évidence, se cache une ville inconnue, celle des églises jamais ouvertes, où des chefs d'oeuvre dorment dans le silence. Ce récit construit à la manière d'une enquête policière, raconte les déambulations, les embûches pour se faire ouvrir ces édifices. Les écrits de Sartre et de Lacan accompagnent le récit, comme les conseils avisés d'Hugo Pratt avec lequel JP Kauffmann visita la ville en 1983 en quête de signes cabalistiques. Conscient que tout a été dit sur la fascination et l'envoûtement que produit Venise sur ses visiteurs, l'auteur réussit cependant à renouveler de manière originale l'approche intime, sensuelle, littéraire, olfactive et sonore. Un regard d'une sublime élégance, d'une profonde érudition sur l'essence du catholicisme, de la peinture, de la pierre d'Istrie et du salpêtre qui contribuent à assurer la pérennité de  la cité. Chaque page est un ravissement.

"La solitude Caravage" Yannick Haenel - éd Fayard

Vers l'âge de quinze, Yannick Haenel a rencontré l'objet de son désir dans un livre consacré à la peinture italienne : une femme vêtue d'un corsage blanc se dressant sur fond noir, les sourcils froncés, le visage encadré de boucles châtain clair et des seins moulés dans la transparence d'une étoffe. C'est par cette découverte que débute le récit d'apprentissage qui se métamorphose ensuite en une quête de la peinture, en plongeant dans l'oeuvre du Caravage ( 1571-1610). En racontant la vie violente et passionnée du peintre, ce livre relate une initiation à l'absolu. On entre dans le feu des nuances, on accède à la vérité du détail. Y. Haenel nous invite à une aventure des sens et de l'esprit.

 

 

"Sur la route du Danube" Emmanuel Ruben - éd Rivages

A l'été 2016, E. Ruben entreprend avec un ami une traversée de l'Europe à vélo. En quarante-huit jours, ils remonteront le cours du Danube depuis le delta jusqu'aux sources, et parcourront 4000km, entre Odessa et Strasbourg. Ce livre-fleuve est né de cette odyssée à travers les steppes ukrainiennes, les vestiges de la Roumanie de Ceausescu, les nuits de bivouac sur les rives bulgares... et les frontières hongroises hérissées de barbelés. En choisissant de suivre le fleuve à contre-courant, dans le sens des migrations, c'est l'histoire complexe d'une Europe  qui se referment et où affleurent les portraits poignants des hommes et des femmes croisés sur la route, c'est le tableau vivant d'une Europe contemporaine. Dans ce récit d'arpentage, E. Ruben continue sa " suite européenne" initiée avec " La ligne des glaces" et explore la géographie du vieux continent pour mieux révéler les fictions qui nous constituent.

 

"La femme aux cheveux roux" Orhan Pamuk - éd Gallimard

Un roman qui entremêle plusieurs genres littéraires : le récit d'apprentissage, la fresque historique et politique, le polar et la tragédie antique. Ce grand roman s'articule autour des deux contes mythologiques « Oedipe roi » et « Sohrâb et Rostam ». Dans les années 80, le jeune Cem vit dans le quartier de Besiktas à Istanbul où son père tient une pharmacie. L'été de ses 16 ans, son père disparaît sans laisser un mot, enlèvement,séquestration ou relation adultère ? Cem se fait engager comme manœuvre, par un maître puisatier pour payer ses cours, sur un chantier à une trentaine de kms de la ville. Le jeune citadin découvre la vie d'apprenti puisatier auprès d'un maître renommé qui le prend sous sa coupe et le forme comme son propre fils. Cet été 1985 marquera à jamais la vie du jeune Cem, le regard exigeant et bienveillant de ce maître l'éveille à une autre conscience de lui même. Il croise aussi le regard de la femme aux cheveux roux qui l'aimante immédiatement et auprès de laquelle il découvrira ses premiers émois amoureux. Cet été aurait pu être le plus heureux de sa vie, si un accident sur le chantier n'était venu perturber la suite de la vie de Cem. Ce grand roman, se déploie sur une trentaine d'années en prenant le temps et en entremêlant d'innombrables sujets qui racontent à la fois la vie d'un jeune homme qui devient adulte, l'expansion démesurée d'une ville qui se modernise et d'un pouvoir oppressant qui contraint les esprits. Cem incarne l'âme de sa ville, déroule le mouvement implacable de ces décennies de changements politique et économique et rappelle qu'il existait encore dans les années 80 un théâtre politique, des femmes aux cheveux roux défaits et des puisatiers qui allaient chercher l'eau à la pioche, à plus de 25 m de profondeur. Pour oublier le resserrement des libertés individuelles, certains se sont lancés, comme Cem dans les affaires. Architecte cultivé, il profite de sa nouvelle aisance financière pour visiter les musées lors de ses voyages et s'intéresse de manière obsessionnelle aux représentations picturales d'Oedipe, essayant vainement de trouver un sens à son histoire personnelle. On peut se demander comme Cem pourquoi, malgré les progrès de nos civilisations, il nous faut encore aller interroger les mythes fondateurs pour comprendre nos actes les plus déroutants. 

 

"Pas dupe" Yves Ravey - éd de Minuit

Un roman délicieusement retors en forme de polar. Un grand cru signé Yves Ravey, qui choisit, une fois n’est pas coutume, de sortir du cadre géographique hexagonal pour planter son intrigue sur la côte ouest américaine. La voiture de Tipi Meyer a percuté, à vive allure, la barrière de sécurité d'une route très dangereuse et s'est écrasée dans un ravin. Au petit matin, mais sous un soleil déjà bien plombant, le mari, l'amant et le père de Tipi scrutent l'épave. Tout le monde s'observe et le lecteur regarde l'inspecteur Costa naviguer de l'un à l'autre. Accident de la route ou accident criminel, personne ne sera dupe et l'inspecteur, fin limier, tenace et méticuleux, ne lâchera pas l'affaire. On retrouve dans ce nouvel opus cette mécanique infernale où le coupable pourrait être n'importe quel personnage. Un roman un brin décalé, très inspiré par le cinéma, ses décors, ses plans et sa plastique. 

"Olga" Bernhard Schlink - éd Gallimard

L'est de l'empire allemand fin XIXème siècle. Olga grandit dans une famille modeste, elle rêve de devenir enseignante. Herbert est le fils d'un riche industriel. Amis d'enfance, Olga et Herbert deviendront amants sans jamais pouvoir envisager une union. Ce récit raconte l'histoire de l'amour d'une vie. Olga sera institutrice, une réussite notable compte tenu de ses origines sociales, Herbert se lancera dans les guerres coloniales et les expéditions polaires dont il ne reviendra pas. Olga incarne la femme indépendante, résolue à construire son destin dans une société patriarcale qui ne lui donne pas beaucoup de place mais son intelligence et sa détermination lui permettent d'évoluer dans cette société fermée. Herbert incarne l'homme de l'Allemagne coloniale conquérante, l'Allemagne de Bismark, il ne tient pas en place et souhaite lier son destin à celui de son pays. L'originalité de ce récit, outre sa teneur historique, tient à sa construction. En première partie, c'est un narrateur anonyme qui s'empare du récit de la vie d'Olga jusqu'à ses 50 ans. C'est ensuite un homme qui a connu Olga quand il était enfant qui nous donne accès à ses confidences. En troisième partie, ce sont les lettres qu'Olga adressaient à Herbert et qui se retrouvent entre les mains d'un collectionneur, qui vont éclairer subtilement ce que furent pour elle l'absence et la perte de son premier et dernier amour. Un roman sur la permanence et la complexité des sentiments d'une femme qui ne cesse d'interroger la furie des hommes et l'histoire en marche.

"La plus précieuse des marchandises" Jean-Claude Grumberg - éd du Seuil

C'est un conte qui commence comme tous les contes par « il était une fois... dans un grand bois une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron. Dans ce grand bois régnaient grande faim et grand froid.... » Ce couple de bûcherons vit à proximité d'une voie ferrée où passent chaque jour des convois de wagons de marchandises. De nombreux papiers griffonnés à la hâte jonchent les abords de la voie ferrée, mais le bûcheron et la bûcheronne ne savent pas lire. La bûcheronne n'a pas eu d'enfants, elle s'en désole, mais un jour, par miracle, tombe du train un paquet : c'est un enfant enveloppé dans un châle brodé d'or, un châle de prière. Paris février 1943, un jeune couple est arrêté avec leurs deux très jeunes enfants et transférés à Drancy. Quelques semaines plus tard, ils sont embarqués dans un wagon plombé, le lait de la mère se tarit, le père décide de sacrifier ou de donner une chance de survie à l'un de ses deux enfants : il enveloppe l'un de ses jumeaux dans un châle de prière et le jette hors du train. Ce conte, long de 103 pages, raconte l'histoire de la Shoa. Jean-Claude Grumberg reprend la structure narrative du conte classique qui mêle espoir et désespoir et la cruauté la plus abominable où rien d'inhumain n'est épargné. Il convoque l'horreur, le froid, la faim, la peur.... en reprenant le récit le plus simple qui soit pour redire l'abominable : le conte. Un absolu chef d'oeuvre à lire et transmettre.

"Alto Braco" Vanessa Bamberger - éd Liana Levi

Alto Braco signifie en occitan « haut lieu », c'est ainsi que l'on appelait le plateau de l'Aubrac. Brune  a grandi au dessus du Catulle, le café parisien où officiaient les soeurs Douce et Granita Rigal, ses grands-mères adoptives, originaires de l'Aveyron, qui l'ont élevée après la mort de sa mère. Juste avant de mourir, Douce confie à Brune son désir d'être inhumée dans son Aubrac natal. Accompagnée de Granita, elle découvre alors cette terre rude et les secrets de la famille Rigal. Un roman qui questionne la transmission, les origines et l'appartenance à une terre. Brune ne croit ni aux gènes, ni aux racines. Elle est née parisienne, élevée par deux femmes très émancipées qui n'ont jamais vécu dans la nostalgie du pays natal. Malgré cette distance avec l'histoire et la géographie, Brune va progressivement découvrir ce qui la rattache à cette terre rugueuse et inhospitalière. L'expérience de ce retour aux origines l'amène à s'interroger sur le fait que malgré elle, ce pays pourrait lui avoir été transmis dans ses gènes. Passionnante saga familiale où émergent, à la fois l'histoire bien gardée d'une famille et celle d'un territoire bien vivant qui se distingue par un savant compromis entre modernité et tradition. Ce récit aborde une multitudes de sujets qui apportent une connaissance approfondie d'une terre et d'une communauté.

"De si bons amis" Joyce Maynard - éd P. Rey

Enfant, Helen Mc Cabe s’inventait des vies imaginaires d’orpheline ou de petite-fille d’Audrey Hepburn pour épater ses camarades et meubler une enfance sans attentions ni affection. A 40 ans, solitaire après un bref mariage, arrêtée pour conduite en état d’ivresse et privée de la garde de Oliver, son fils de huit ans, elle va d’abord trouver tout à fait normal le train de vie dispendieux, les extravagances et les mensonges d’Ava et Swift Havilland qui l’adoptent et l’encensent, elle puis son fils, comme des êtres remarquables et uniques. Joyce Maynard excelle à construire des personnages humains et complexes, faits d’ombre et de lumière auxquels le lecteur n’a pas de mal à s’attacher, qu’ils occupent un rôle principal ou un rôle de second plan pour l’intrigue, comme Dwight, l’ex-mari de Helen ou surtout Elliot, son nouveau compagnon qu’Ava et Swift vont tout de suite ressentir comme dangereux pour leur influence. Au terme d’une montée en puissance du récit dont la romancière détient le secret, le conte de fées tourne au polar quand Oliver est désigné comme coupable d’un accident de hors-bord à la place de Cooper, le brillant fils de la maison. Helen, mère fragile et vulnérable, va devoir s’affronter à ses anciens protecteurs. MD

"Antonia" Gabriella Zalapi - éd Zoé

C'est un petit livre fin, de couleur crème, très élégant. En couverture une photo en noir et blanc, celle d'une jeune femme assoupie à l'arrière d'une voiture. Un cliché qui suggère un doux moment d'abandon mais qui ne tardera pas à être contredit par les premières lignes de ce journal. Nous sommes dans les années 60, en Sicile, et Antonia est bien mal mariée. Sa vie s'étire dans l'ennui des jours qui défilent, entre un jeune fils qu'elle n'arrive pas à aimer et un mari qui la rebute. Drame de l'intime qui interroge les capacités de l'héroïne à trouver le chemin de son émancipation. Sujet souvent traité en littérature sauf que ce récit n'est pas tout à fait comme les autres, agrémenté de photos de famille, il annonce ce qui n'est pas. Car il ne s'agit pas d'un vrai journal exhumé d'une vielle mâle en osier. Celle qui se raconte à la première personne, n'existe que dans l'imagination de l'auteure qui mêle vraisemblance biographique et fiction pour amplifier la force du récit. Une forme qui renforce la proximité du lecteur avec ce personnage très attachant.

 

Prochainement

Entre ciel et mer. Exposition photographique, dimanche 7 avril.

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Le photographe Xavier Desmier porte son regard de la mer vers la côte. Le corps immergé, il sillonne et photographie cet entre-deux, mi-aérien, mi-marin où cohabitent une faune et une flore aquatiques.

Un travail original et fascinant qui nous dévoile ce que nous pourrions voir si nous avions des nageoires et si nous habitions cet entre deux mondes.

Nous vous invitons à découvrir, en quelques tirages et grâce à un somptueux album, cette expérience visuelle et sensorielle. Un voyage poétique aux confins d'un monde si proche et si méconnu. Toutes les photographies ont été prises près des côtes bretonnes.

Les tirages seront accrochés dès l'ouverture de la librairie. Xavier Desmier sera présent toute la journée. Vous pourrez le rencontrer et l'interroger sur cette surprenante démarche artistique.

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