"Trencadis" Caroline Deyns - éd Quidam

A la manière d'un puzzle, ce récit inclassable rassemble les multiples facettes de l'artiste Niki de Saint Phalle. Elle hait l'arête, la ligne droite, la symétrie. A l'inverse, l'ondulation, la courbe, le rond ont le pouvoir de déliter la moindre de ses tensions. Délayer les amertumes, délier les pliures : un langage architectural qui parlerait la langue des berceuses. Aussi vit-elle sa visite au parc Güell comme une véritable épiphanie. Tout ici la transporte, des vagues pierrées à leur miroitement singulier. Trencadis est le mot qu'elle retient : une mosaïque d'éclats de céramique et de verre : de la vieille vaisselle cassée recyclée. Si je comprends bien, se dit-elle, le trencadis est un cheminement bref de la dislocation vers la reconstruction. Concasser l'unique pour épanouir le composite. Broyer le figé pour enfanter le mouvement. Briser le quotidien pour inventer le féérique. L'auteur de ce sublime portrait tente de recoller les morceaux d'une personnalité brisée mais jamais anéantie. Elle déploie avec une prodigieuse inventivité toute une panoplie de voix imaginaires mêlées à des extraits d'archives qui donnent à entendre celle de Niki de Saint Phalle.

"Chavirer" Lola lafon - éd Actes Sud

Entre corps érotisé et corps souffrant, magie de la scène et coulisses des douleurs, "Chavirer" raconte l’histoire de Cléo, jeune collégienne rêvant de devenir danseuse, tour à tour sexuellement piégée par une pseudo fondation de la vocation, puis complice de ses stratégies de “recrutement”. Trente ans plus tard, alors qu’elle-même a fait carrière – des plateaux et coulisses de Champs-Elysées à la scène d’une prestigieuse “revue” parisienne –  l’affaire ressurgit. Sous le signe des impossibles pardons, le personnage de Cléo se diffracte et se recompose à l’envi, au fil des époques et des évocations de celles et ceux qui l‘ont côtoyée, aimée, déçue ou rejetée.

 

 

"Retour à Martha's Vineyard" Richard Russa - éd Quai Voltaire

Le 1er décembre 1969, Teddy, Lincoln et Mickey, étudiants boursiers dans une fac huppée de la côte Est, voient leur destin se jouer en direct à la télévision alors qu'ils assistent, comme des millions d'Américains, au tirage au sort qui déterminera l'ordre d'appel au service militaire de la guerre du Vietnam. Un an et demi plus tard, diplôme en poche, ils passent un dernier week-end ensemble à Martha's Vineyard, dans la maison de vacances de Lincoln, en compagnie de Jacy, le quatrième mousquetaire, l'amie dont ils sont tous les trois fous amoureux. Septembre 2015. Lincoln s'apprête à vendre la maison, et les trois amis se retrouvent à nouveau sur l'île. A bord du ferry déjà, les souvenirs affluent dans la mémoire de Lincoln, le "beau gosse" devenu agent immobilier et père de famille, dans celle de Teddy, éditeur universitaire toujours en proie à ses crises d'angoisse, et dans celle de Mickey, la forte tête, rockeur invétéré qui débarque sur sa Harley. Parmi ces souvenirs, celui de Jacy, mystérieusement disparue après leur week-end de 1971. Qu'est-il advenu d'elle ? Qui était-elle réellement ? Lequel d'entre eux avait sa préférence ? Les trois sexagénaires, sirotant des bloody-mary sur la terrasse où, à l'époque, ils buvaient de la bière en écoutant Creedence, rouvrent l'enquête qui n'avait pas abouti alors, faute d'éléments. Et ne peuvent s'empêcher de se demander si tout n'était pas joué d'avance.

"Ce que je ne veux pas savoir" - "Le coût de la vie" Deborah Levy - éd du sous-sol

Deux petits livres qui constitient les deux premiers volets d'un projet autobiographique inclassable. C'est une oeuvre littéraire d'une clarté éblouisssante et d'un profond secours. Deborah Levy revient sur ce territoire qu'il faut conquérir pour écrire et dépeint la littérature comme une opération à coeur ouvert. Féministe et inspirante, elle bouscule et interroge le poids social de la maternité et du mariage, en somme, le coût de la vie. Esprit original et fantasque qui n'hésite pas à se mettre en scène afin de nous inviter dans son processus de réflexion, en nous retournant involontairement ses propres interrogations.

lecoutdelavie

"Un hiver à Wuhan" Alexandre Labruffe - éd Verticales

«Poussé par un prof de chinois, j’ai tout quitté, du jour au lendemain, pour aller contrôler, fleur au fusil, la qualité des produits français fabriqués en Chine. Être l’œil de l’Occident, son chien de garde, le garant du Made in China : comme un aboutissement prématuré de ma vie.» Ce récit fragmenté concilie un regard documentaire affuté et l’humour désespéré d’un conte voltairien. Alexandre Labruffe y alterne les souvenirs de ses séjours sur place : de 1996, comme contrôleur stagiaire dans des usines locales, à l’automne 2019, en tant qu’attaché culturel à Wuhan. Il recense les micro-apocalypses qui fondent le miracle économique de la République populaire depuis deux décennies et devient le témoin halluciné d’une crise sanitaire révélant sa nature libérale-totalitaire. 

 

 

 

"Liv Maria" Julia Kerninon - éd L'iconoclaste

Tous les romans de Julia Kerninon prennent leur source dans l'amour des mots, de la littérature, dans la curiosité de l'autre et de sa complexité. Ce dernier roman est un inoubliable portrait de femme que l'auteure tente de saisir dans toutes ses dimensions et ses contradictions. Par son prénom Liv, qui veut dire vie en norvégien, elle est du côté de la vie, du mouvement, de l'expérimentation. Son histoire se construit à partir d'éléments qu'elle ne maîtrise pas toujours, de rencontres heureuses ou dramatiques, qui commencent sur une île Bretonne pour finir en Irlande, en passant par le Chili et Berlin. Liv Maria Chrisensen est la fille d’une insulaire bretonne taiseuse, et d’un norvégien grand lecteur. Entouré de l’amour de ses parents et de ses oncles elle a vécu sur l’île natale de sa mère dans un milieu protégé jusqu'à « l’événement » qui lui fera quitter le cocon familial. Julia Kerninon s'intéresse à la façon dont s'agence une personnalité à partir des multiples influences qui la façonnent. Quelles empreintes laissent sur nous nos parents, nos amours, nos amis ? Et de cette personnalité multiple, que savent les autres ? "Que saisissons-nous des gens, la première fois que nous posons les yeux sur eux ? Leur vérité, ou plutôt leur couverture ? Leur vernis, ou leur écorce ?". Comment rester entière lorsqu'on ne peut dévoiler qu'une partie de ses multiples facettes et que le silence menace d'envoyer valser tout l'équilibre trouvé. Julia Kerninon excelle dans l'exploration des sentiments, brouillés par le jeu des apparences. Elle nous parle admirablement bien de l'amour ou plutôt des amours qui se bousculent dans la tête d'une femme, mère, amante, fille. Sous l'apparente fluidité de l'histoire se posent des questions essentielles, à la fois intimes et universelles. C'est aussi un subtile et magnifique hommage à la puissance du verbe, du mot et des langues.

"L'autre moitié de soi" Brit Bennett - éd Autrement

Brit Bennett, jeune auteure américaine du "Cœur battant de nos mères", qui a remporté le prix Lire du meilleur premier roman en 2017, revient avec "L’Autre Moitié de Soi", un roman sur la quête identitaire. Mallard, en Louisiane, est une ville fictive et fantôme, fondée en 1848 par Alphonse Decuir et peuplée par des générations de Noirs-Américains «  chacune plus claire que la précédente  ». Une ville pour des gens qui ne seront jamais blancs mais qui ne veulent plus être noirs. En 1938 naissent dans cette ville des jumelles, Stella et Desiree Vigne. Tirées à seize ans de l’école par leur mère pour faire le ménage chez de riches familles blanches, elles fuguent ensemble pour la Nouvelle-Orléans, où leurs chemins se séparent. Des années plus tard, Desiree revient à Mallard avec une petite fille à la peau très sombre. Stella, elle, a disparu depuis des années, de l’autre côté de la «  ligne de couleur  ». C’est Stella qui fait cette expérience en prenant un poste de secrétaire dans une entreprise qui la considère blanche, avant de grimper les échelons de la société en se mariant à un Blanc fortuné. Lorsque l’on retrouve ce personnage plus tard dans le roman, c’est d’abord sa solitude qui est marquante, sa peur constante d’être démasquée, de tout perdre, qui la pousse à couper tout contact avec sa famille et à entretenir une méfiance parfois virulente, envers les Noirs. Le roman s’inscrit dans l’héritage de la catégorie de la littérature américaine dite de «  passing  ». Elle explore cette action du passage de la ligne de couleur effectué par les Noirs-Américains dont la teinte de peau plus claire leur permet de passer pour blancs. Le genre explore les questions identitaires mais aussi l’aliénation et la dangerosité potentielle de cette action pour les passeurs, dans des sociétés qui séparent durement les Noirs des Blancs. Un roman exceptionnel.

"Histoires de la nuit" Laurent Mauvignier - éd de Minuit

Avec Histoires de la nuit, Laurent Mauvignier met en scène un thriller et décrit une réalité sociologique avec subtilité et complexité. Du grand art. Laurent Mauvignier s’intéresse à la France périurbaine, depuis son premier livre, il s’est attaché à donner une existence romanesque à une partie de la société française qui apparaît peu en littérature. Il ne se contente pas de dresser une simple analyse sociologique, mais sait mettre en scène des personnages complexes, dont on découvre peu à peu les failles et la psychologie. Il sait aussi traquer les tragédies que cache l’apparence anodine d’un bourg de province. Ainsi dans ce nouveau roman, où un paisible petit village se transforme en un huis clos angoissant. Christine, artiste peintre, a échoué ici il y a des années. Son voisin Bergogne, jeune agriculteur taiseux, y vit avec sa femme Marion et leur petite fille. La troisième maison du hameau est vide. L’auteur construit un étrange thriller. Mais c’est surtout l’écriture de Mauvignier, sa phrase toute en circonvolutions, qui fait de ce roman une œuvre exceptionnelle.

"Nature humaine" Serge Joncour - éd Flammarion

La France est noyée sous une tempête diluvienne qui lui donne des airs, en ce dernier jour de 1999, de fin du monde. Alexandre, reclus dans sa ferme du Lot où il a grandi avec ses trois soeurs, semble redouter davantage l'arrivée des gendarmes. Seul dans la nuit noire, il va revivre la fin d'un autre monde, les derniers jours de cette vie paysanne qui lui paraissait immuable enfant. Entre l'homme et la nature, la relation n'a cessé de se tendre. A qui la faute ? Dans ce grand roman de "la nature humaine" , Serge Joncour orchestre presque trente années d'histoire nationale où se répondent jusqu'au vertige les progrès, les luttes, la vie politique et les catastrophes successives qui ont jalonné la fin du XXe siècle, percutant de plein fouet une famille française. En offrant à notre monde contemporain la radiographie complexe de son enfance, il nous instruit magnifiquement sur notre humanité en péril. 

 

 

 

"Arène" Négar Djavadi - éd Liana Levi

Le nouveau roman de Négar Djavadi, découverte en 2016 avec « Désorientale », se déroule en plein Paris. Roman coup de poing construit comme un thriller aux multiples rebondissements, une spirale infernale qui aspire jusqu’au dernier de ses personnages. Une structure narrative sous haute tension qui tient le lecteur sous pression jusqu'à la dernière page. Négar Djavadi semble avoir absorbé toute la colère qui gronde et grandit, depuis des années, dans les quartiers de l’est parisien. Une population prise à la gorge par l’insalubrité, les tensions sociales et raciales, les violences policières, le séparatisme culturel et l’absence d’intérêt manifeste des pouvoirs publics à son égard. La narration se structure autour du personnage de Benjamin Grossmann qui a grandi à Belleville dans les années 80, stéréotype du « quadra winner » apôtre du self-contrôle, il est devenu un personnage important dans l’industrie des séries. Il se retrouve, à la suite d’un vol de portable, embarqué dans une histoire qui s’écrit et s’emballe à ses dépends. Benjamin Grossmann créateur de fictions se voit dans le réel dépassé par ce qu’il s’emploie d’ordinaire à mettre en scène. Le tour de force de ce récit est le développement très abouti de chaque personnage, une centaine approximativement, l’auteure choisit de les présenter avec leurs doutes, leurs frustrations, leurs chagrins qui révèlent, plus que tout, ce qu’ils sont réellement. Ce procédé narratif permet une proximité immédiate avec le lecteur, tout en créant une distance avec le milieu dans lequel ils évoluent. Cela donne des clefs pour comprendre les comportements, la « Face cachée » de tout un chacun en donnant accès à la part intime, celle qui détermine les actes. Un roman puissant, ambitieux et engagé.

"Nous tombons" Anna Platt - éd Gallimard

Linköping,1992. Kare, le pilote d'essai d'un avion de chasse Gripen, s'écrase avec son appareil. La colonne de fumée noire qui s'élève alors, visible de partout en ville, marque l'intrusion de la réalité chez tous les personnages du livre. Chacune de ces vies est bouleversée par le crash qui fait obstacle à la réalisation de son rêve ou espoir du moment : Marie-Louise, modeste secrétaire qui se découvre activiste pacifiste, Monica, atteinte d'un cancer et qui porte un lourd secret, Elis, vieux monsieur en maison de retraite passionné d'oiseaux, et Ida, adolescente sportive marquée par la mort de sa maman. C'est avec une grande subtilité de ton et de voix qu'Anna Platt décrit cinq personnes qui ont en commun des vies et des histoires en chute libre. Et qui, chacune à leur manière, vont trouver des ressources pour se relever.

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