"Il n'en revint que trois" Gudbergur Bergsson. éd Métailé

Une ferme perdue en Islande, à des kilomètres du premier village, entre un champ de lave, des montagnes et des rivages désolés. L’écho de la seconde guerre mondiale ne va pas tarder à atteindre ces terres reculées. Soudain soldats, espions, déserteurs, débarquent mais aussi la radio, les routes, les bordels et les dollars. L’ordre ancien vacille et ne se relèvera pas. Les personnages de Gudbergur Bergsson, auteur très prolifique né en 1932, sont rugueux et âpres comme la terre qui les a vus naître. Il y a ceux qui partent et ceux qui restent ou parfois reviennent.  Faut-il s’arracher à ce morceau de terre ou rien ne pousse ? Ou guetter le renard en ignorant les secousses de l’histoire ? Un texte fort et sec qui décrit le basculement brutal de l’Islande dans sa modernité

 

"La fille qui brûle" Claire Messud - éd Gallimard

Deux amies, Cassie et Julia sont voisines et se connaissent depuis l'enfance. Fille unique l'une et l'autre, elles sont devenues sœurs de coeur, se complétant dans leurs différences, l'une d'une blondeur diaphane, l'autre brune et bouclée, seul trait commun : deux paires d'yeux bleus dont elles sont très fières. On comprend dès les premières lignes que le temps de l'amitié est révolu, deux années ont passé depuis le départ des Burns, la famille de Cassie. Ce très beau roman sur les liens indéfectibles qui se créent parfois durant l'enfance et qui ne devraient jamais changer, raconte ce sentiment fusionnel qui cherche à gommer toutes les différences et qui manque désormais cruellement à Julia, la narratrice. Une analyse très juste de ces territoires où il n'est question que de partage, l'une étant le miroir de l'autre. Arrive l'adolescence, le social et le culturel viennent embarrassés les sentiments inaltérables de l'enfance. Cassie vit seule avec sa mère qui est infirmière à domicile. Les parents de Julia habite une belle demeure, son père est dentiste, sa mère journaliste free-lance. Julia reçoit une éducation ouverte sur le monde, elle sait qu'elle pourra se réalisée et que ses parents l'y aideront. Cassie se détache de Julia en classe de 5ème, elle se lie d'amitié avec une nouvelle élève très délurée et devient une fille « cool ». Julia reste sur la touche et subit avec violence et amertume cet abandon. La vie de Cassie va prendre encore un autre virage avec l'arrivée d'un beau-père qui s'interpose entre elle et sa mère. Les crises se succèdent et Cassie déserte le domicile. Julia observe à distance cet effondrement et la détresse de son ancienne amie sans pouvoir lui apporter son soutien. Les liens ont été rompus. Claire Messus analyse avec subtilité ce drame de l'enfance, la ténacité des liens et la profondeur de la blessure qui demeurent malgré le temps.

 

"A l'aube" Philippe Djian - éd Gallimard

Maître de l'ellipse, de la césure brutale, Djian persiste dans un style à couper au couteau. Phrases brèves, récit factuel, quelques interruptions qui laissent le lecteur en suspens et l'oblige à imaginer ce qui a pu se passer, avant de reprendre le cours du récit quelques jours plus loin, mais finalement on s'en sort et cela fonctionne. Ambiance polar américain, truffé de machos, de bars de nuit et de covergirls. Tableau parfait avec flics peu regardants, règlements de compte vite expédiés. La beauté de ce court roman émerge au fil des pages et tient à la rencontre imprévue d'une sœur et d'un frère, après le décès de leurs parents. Activistes libertaires, plus concernés par leurs luttes que par leur famille, ils avaient laissé partir sans la retenir leur fille aînée. Elle revient dans la maison de son enfance s'occuper de son jeune frère qui souffre de troubles psychiques. Alors que ce dernier devait être un fardeau pour elle, après quelques ajustements, il va se révéler être une source d'émerveillement et lui permettre un ancrage qu'elle n'avait pas connu. Cette rencontre progressive, narrée avec délicatesse et humour laisse une émotion grandissante s'emparer du récit. Le lecteur pourrait espérer respirer, quitter la tension permanente produite par la violence sous-jacente des personnages qui les entourent, le répit sera bref, l'impitoyable noirceur de Djian reprendra le dessus.

 

"La vie parfaite" Silvia Avallone - éd Liana Levi

Silvia Avallone poursuit sa grande fresque sur l'Italie des années Berlusconi. Bologne et sa périphérie forment le décor de ce troisième roman. Adèle vient d'avoir dix-huit ans, elle vit dans la cité des Lombriconi, elle part accoucher seule, le père de son enfant est un petit voyou de la cité. Ce qu'elle sait des adultes qui l'entourent ne l'engage pas à imaginer un avenir radieux pour l'enfant à naître. Et elle n'arrive pas à décider si elle doit ou non le garder ou accoucher sous x. Autour d'Adèle gravitent d'autres personnages, des jeunes qui quels que soient les chemins empruntés, tentent de s'arracher à des parents abîmés par la vie. Silvia Avallone explore cet état si particulier, mêlé de peur et d'émerveillement qu'est la maternité mais revient toujours sur la ligne de démarcation sociale. Les violences faites aux femmes, la férocité de certaines « ce magma de sentiments viscéraux qui nous animent et nous échappent », les épouses humiliées, les compétitions entre femmes et un rapport aux hommes profondément marqué par l'acceptation de la domination. Elle interroge les lieux où l'on grandit, le déterminisme social, l'accès à la culture comme moyen d'émancipation. Les héroïnes de Silvia Avallone n'acceptent pas leur passé sur lequel ont pesées les fautes des autres, elles sont en guerre, elles ont la force de se mesurer à ce qui fait mal. Silvia Avallone est une des grandes voix du néo-réalisme italien actuel.

 

"Quelle n'est pas ma joie" Jens Christian Grondahl - éd Gallimard

Auteur né en 1959, à la tête d'une dizaines de romans . Cet écrivain danois est le plus envoûtant de sa génération. Ses sujets : l'intime, le couple, l'amour, l'éloignement. La solitude. La solitude existentielle. Le premier chapitre s'ouvre sur une scène au cimetière qui introduit ses personnages. Ellinor, âgée de 70 ans vient de refermer la tombe de son mari Georg. Elle s'adresse à la défunte de la tombe d'à côté qui est Anna, la première femme de Georg et qui fut une grande amie de la narratrice. Anna est morte à 30 ans dans les années 70 dans un accident de montagne, elle fut emportée par une avalanche avec Henning le mari de Ellinor. On comprend en quelques mots que Ellinor a remplacé Anna auprès de Georg, qu'elle a élevé leurs deux enfants, deux jumeaux âgés de 7 ans lors de la mort accidentelle de leur mère. Grondahl fait parler son héroïne comme les idées lui viennent, elle tente de s'expliquer ce qu'elle ne comprend pas, elle est la dernière survivante du quatuor, elle va pouvoir dire ce qu'elle n'a jamais pu dire, formuler des pensées qu'elle ne s'est jamais autorisée.

 

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"Faire mouche" Vincent Almendros - éd de Minuit

 

L'expression « faire mouche », choisie comme titre à ce court récit, prend ici un tout autre sens que celui de « viser juste ». Les personnages de Vincent Almendros sont cadenassés par une histoire familiale qui réduit ses membres au silence. Comme les mouches engluées dans du papier adhésif, ils se regardent gesticuler dans leur inutile combat. Laurent retourne à Saint-Fourneau, le village de son enfance, pour le mariage d'une cousine. Il demande à une amie, Claire, de se faire passer pour Constance, sa compagne. On imagine que le couple bat de l'aile et que Laurent ne souhaite pas en parler. Mais pourquoi a-t'il élaboré un scenario aussi risqué ? Pourquoi mentir à cette famille, mère, oncle, cousine dont il ne semble pas se préoccuper le reste du temps ? C'est justement là le nœud de cette comédie diabolique car Laurent comme les autres ne sait que mentir. Comme si les efforts déployés à bâtir sur du faux étaient finalement plus rassurants. Comme les mouches qui ne peuvent plus s'extraire de la mélasse ou elles sont engluées, la famille en décomposition continue à se mentir sans raison apparente. Chacun semble le gardien de son propre temple, gouffre des exactions, des hontes, des chagrins et des mauvais souvenirs. Le lecteur, à son tour, se sent pris au piège, témoin passif devant une succession d'images figées et mortifères. Il attend le dérapage et retient son souffle jusqu'aux dernières pages. Un roman intense et ambiguë, extrêmement habile qui se lit en apnée.

"La communauté" Ariane Chemin - Raphaëlle Bacqué - éd A. Michel

Trappes : 60 ans d'histoire de France. Soixante ans de la vie d 'une banlieue qui concentre les fractures de notre pays et donne des clés pour mieux les comprendre. Construit comme un roman choral dont on suit les personnages de bout en bout, cette enquête se lit comme on regarderait une série télévisée avec une myriade de stars : Jamel Debouze, Omar Sy, Nicolas Anelka, Sophia Aram ou le rappeur La Fouine. Il ne manque pas d'études pour évoquer la vie concentrationnaire de cette banlieue ghetto, sa naissance dans les années 50, l'intégration des deuxième et troisième générations d'habitants, la construction des barres HLM, le début du chômage, le trafic de hash puis de l'héroïne, le départ des classes moyennes, l'arrivée des grands frères religieux et la dérive islamiste puis djiadiste. Trappes concentre tout cela, A. Chemin et R. Bacqué ont réussi à rassembler tous ces faits en une fresque digne d'une saga psychosociologique.

"Des jours sans fin" Sebastian Barry - éd J. Losfeld

 

Pour certains hommes, la vie est une succession de combats. Thomas McNutly a quitté l'Irlande, où la Grande Famine a décimé sa famille. Il traverse l'Atlantique, il est âgé de 12 ans et doit se débrouiller pour survivre. Sa rencontre avec John Cole, tout juste plus âgé que lui, sera déterminante. Tour à tour, ils seront danseurs de saloons, chasseurs de bisons et d'indiens dans les grandes plaines de l'ouest, soldats du côté de l'Union en pleine guerre de sécession. Ce récit plein de cris, de fureur et de violence parle des corps, livrés à la faim, au froid ou à la terreur et de ces moments de grâce qui donnent parfois l'impression que le jour sera sans fin : l'éclat d'un rire, un paysage, le rythme d'un galop... et l'amour indéfectible que se porte ces deux hommes. Récit d'une âpre beauté qui interroge sur ce paradis américain obtenu au prix des massacres . Thomas et John sont des héros ordinaires qui n'élèveront pas la voix, ils serrent les dents, exécutent les ordres et tentent de préserver, dans ce marasme, leur part d'humanité. Une écriture épurée, un récit à la première personne dans lequel Thomas décrit la société américaine de 1850 dans sa quotidienneté, il s'agit pour lui de trouver un toit, rester debout, éviter les coups et tenter de comprendre ce monde. Un récit puissant. 

"Les guerres de mon père" Colombe Schneck - éd Stock

 

Mort en 1990, à 58 ans, Gilbert Schneck a laissé derrière lui une fille qui a longtemps cru que son père reviendrait, que jamais personne ne pourrait l’aimer autant que lui. Cette jeune femme est devenue écrivain, désobéissant à l’injonction paternelle de ne pas parler de ce qui fâche. 25 ans après son décès, Colombe veut comprendre qui était cet homme. Les guerres de ce père, ce sont celles qu’il a connues dès l’enfance, il fut un enfant juif, caché en Dordogne, il fut jeune médecin en Algérie, témoin de tortures et de viols commis dans les rangs de l'armée française. Gilbert est encore adolescent quand son père Max Schneck est assassiné, un crime crapuleux qui fait la une des quotidiens à scandale, et jette l'opprobe sur la famille (c'est aussi le sujet d'un précédent livre de l'auteur en 2006 « L'increvable Mr Schneck »). Toute sa vie fut une perpétuelle tension pour que le passé ne refasse pas surface, il offrait à son entourage, un sourire radieux, il voulait que ses enfants se construisent de beaux souvenirs.

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"Le Figurant" Didier Blonde - éd Gallimard

Amoureux de Paris et du cinéma des années 60, ce livre est pour vous.

A 19 ans, le narrateur croise Truffaut, rue Caulaincourt, sur le tournage de « Baisers volés », il se mêle à la troupe des figurants et rencontre Judith. Il découvre avec elle ce métier et ceux qui le pratiquent occasionnellement ou assidûment. 45 ans après, le narrateur retourne à la cinémathèque assister à un hommage rendu à Truffaut. Il se replonge dans les images du film, tente d'identifier les silhouettes et se lance dans une enquête qui se recentre sur Judith, disparue soudainement et sur ceux qu'il avait rencontrés à l'époque. C'est à la fois une enquête sur la géographie des lieux, Paris 18ème, le cimetière Montmartre....le souvenir que l'on a conservé et ce qu'il est advenu des années après. C'est une traque obstinée à travers les images, les rushs et les fameux « photogrammes » qu'il scrute, relit, dissèque, et qui lui permettent de reconstituer les scènes du film et ce qu'il imagine avoir vécu.

 

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"L'amour après" Marceline Loridan-Ivens - éd Grasset

Comment aimer, s'abandonner, désirer, quand on a été déporté à quinze ans ? Comment regarder son corps quand il a été mis à nu sous l'autorité d'un capo ? Comment se construire au retour des camps ? Marceline Loridan-Ivens est une personnalité hors du commun, débordante de vie, d'énergie, elle fut pour les hommes qui la croisèrent une étoile filante, indomptable. Mais qu'en est-il réellement au delà des apparences ? Marceline Loridan-Ivens juxtapose le passé et le présent, elle invite d'anciens compagnons de vie à se joindre à son récit afin que ne figure pas seulement sa version de ce qui fut. « Je suis une fille de Birkenau et vous ne m'aurez pas ». Elle n'a pas échappé à la mort pour vivre à demi. Le temps perdu, elle veut en saisir chaque seconde, étudier, lire, se jeter dans les bras des hommes, les aimer, les laisser quand ils deviennent trop pesants. Elle n'est pas revenu pour que l'on décide pour elle. Cette liberté retrouvée, elle veut en jouir pleinement et sans conditions.

 

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Prochainement

Rencontres en juin. 

gloriasteimen

Mercredi 6 juin à 20h : Soirée consacrée à Gloria Steinem, la plus célèbre des féministes américaines. "Actions scandaleuses et rébellions quotidiennes", vient de paraître aux Editions du Portait. Ce recueil de 26 textes, jamais traduits en français, retrace quinze années de la vie de Gloria Steinem, passées à défendre l'égalité homme-femme. Une personnalité exceptionnelle à découvrir avec Rachèle Bevilecqua, qui est à l'origine de la traduction et de la publication de ce livre majeur.

leparisdefrançoistruffaut

Mercredi 20 juin à 20h : "Le Paris de François Truffaut" nous sera révélé par Philippe Lombard, auteur chez Parigramme d'un livre consacré au cinéaste et à sa ville. Une évocation en textes et en images des lieux de tournage chers au cinéaste, que nous revisiterons avec l'auteur le temps d'une soirée. Soirée cinéphiles. Venez révisez vos classiques.

Pour assiter à ces soirées, inscrivez-vous par mail ou tél, ou passez nous voir, nous vous inscrirons.

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