"Le dimanche des mères" Graham Swift - éd Gallimard

Dimanche 30 mars 1924 en Angleterre. Jour de congé exceptionnel pour les domestiques des maisons de l’aristocratie dé- clinante car ils ont le droit d’aller voir leur mère. Jane, orpheline, n’a pas de famille mais entretient une liaison avec Paul, jeune homme de bonne famille. Celui-ci l’invite à venir faire l’amour pour la première et dernière fois avant de se marier avec une jeune fille de son milieu. Puis il la laisse seule dans la maison vide. Tout le récit se concentre sur cette journée, décisive dans la vie de Jane. Ce livre, concis et à la construction savante, est le roman de l’émancipation d’une femme par la lecture et l’écriture. Lecture favorisée par la famille qui emploie Jane et écriture dont la source se trouve peut-être dans le souvenir de ce dimanche des mères qui restera à jamais un secret pour Jane devenue romancière. Chronique du club de lecture MD  

 

"Le silence même n'est plus à toi" Asli Erdogan - éd Actes Sud

 

Pour Asli Erdogan, l’écriture qui l’a menée en prison est un acte de résistance, un moyen de survivre dans cet enfer qu’est devenue la Turquie pour les journalistes et les écrivains. En France, la radio en parle, la télévision en montre des images, les journaux font l’analyse de la situation, ça parait loin de nous. Dès la première chronique du livre, on traverse le miroir, on ressent la peur. Nous ne sommes plus seulement spectateurs, nous sommes embarqués. « Pour couvrir le bruit de la canonnade, il hurlait : couche -toi, à terre ! C’était le 15 juillet 2016, jour du coup d’Etat. Etait-il chiffonnier ou policier en civil ? Il m’a sauvé la vie ». Après chaque récit, il faut prendre du temps, fermer les yeux, avant d’attaquer le suivant. Pour Asli Erdogan, « l’écriture est soit un verdict, soit un cri ». Ici, il s’agit bien d’un cri de détresse, d’un appel au secours. Chronique du club de lecture  FG  

 

"Les furies" Lauren Groff - éd de l'Olivier

L’intrigue pourrait paraître banale, celle d’un couple de jeunes gens qui se marient trois jours après leur rencontre coup de foudre : Lotto, riche, brillant, idolâtré par sa mère et Mathilde, pauvre, sans famille, tous les deux extrêmement beaux, des archétypes. Lauren Groff en fait un roman puissant et haletant. Elle nous fait découvrir comment se sont fondées les personnalités de ces deux jeunes gens en creusant leurs passés. Comme l’indique le titre anglais, Fates and Furies, le roman est écrit en deux parties. La première est centrée sur Lotto, sa carrière de dramaturge, dont il doit le succès à Mathilde. Malgré la pauvreté, les échecs de Lotto, ses abus d’alcool, un environnement déjanté, les tentations multiples, le couple tient bon jusqu’à la mort de celui-ci. La personnalité de Mathilde reste secrète, intrigue. La deuxième partie, dans un suspens inattendu, permet de la découvrir et en fait le personnage clé. Passionnant. Chronique du club de lecture MM  

 

"Article 353 du code pénal" Tanguy Viel - éd de Minuit

Tanguy Viel, "Article 353 du code pénal" éditions de Minuit. Les 174 pages du récit se déroulent en huis-clos. Martial Kermeur a été arrêté et convoqué chez le juge à qui il va devoir expliquer pourquoi il a noyé Antoine Lazenec. Licencié des chantiers navals de l'arsenal de Brest, Kermeur pensait avoir fait le bon choix en confiant toutes ses économies à Lazenac, un promoteur immobilier sans vergogne. Homme plutôt passif, il a mis un certain temps à comprendre qu'il ne verrait jamais la résidence se construire. Kermeur raconte son histoire, s'interrompt lui-même pour prendre le temps de réfléchir, de regarder ce qui s'est joué. Plus sombre et plus grave que d'autres récits, on retrouve cependant cette touche grinçante, ironique et comique dans la manière de raconter, très caractéristique du style de Tanguy Viel.

"Merci pour l'invitation" Lorrie Moore - éd de l'Olivier

Lorrie Moore, n'est plus une inconnue pour nous, ses nouvelles sont traduites et très appréciées en France depuis plusieurs années. Remarquée par Alison Lurie dans un atelier d'écriture dans les années 80, elle met principalement en scène des sujets tels que : les attachements hasardeux, les couples en déroute, les générations en lutte, les conventions asphyxiantes... Ces 8 nouvelles se lisent le sourire en coin mais la charge est féroce et Lorrie Moore se montre sans pitié pour ses personnages. On se sent aspiré par chaque histoire qui diffuse un concentré de tension palpable. Lorrie Moore ausculte les méandres du sentiment amoureux avec la drôlerie et le sens du détail qui la distinguent.

"Manuel à l'usage des femmes de ménage" Lucia Berlin - éd Grasset

Quarante trois nouvelles, dont l'une d'entre elles donne le titre au recueil : "Manuel à l'usage des femmes de ménage". Ecrivain du réel, Lucia Berlin puise dans sa vie la matière qui compose ses nouvelles, dont la plupart furent éditées de son vivant. Elle grandit dans les cités minières de l'Idaho et du Montana, vit à El Paso, Santiago du Chili, Acapulco, fréquente les milieux artistiques new yorkais dans les années 60, se marie plusieurs fois et élève seule ses quatre enfants. Elle enseigne dans le secondaire, travaille comme standardiste ou auxiliaire médicale. Si les personnages changent de nom au fil des séquences, il s'agit essentiellent de personnages issus du domaine privé. Lucia Berlin raconte avec un naturel déroutant des histoires souvent sinistres auxquelles elle sait ajouter une dose d'imprévu, d'humour et de farfelu. 

"Les petites chaises rouges" Edna O'Brien - éd S. Wespieser

C'est un roman sur le mensonge et l'innocence. Un criminel de guerre, en fuite en Irlande, séduit tout un village en se faisant passer pour un médecin guérisseur, il noue une liaison avec une jeune femme qui tombe éperdument amoureuse de lui, avant que son passé ne le rattrape et le conduise devant les tribunaux à La Haye. E. O'Brien ne s'empare jamais de la grande histoire dans ses romans et ce choix précisément peut surprendre. Cependant, ce n'est pas vraiment la mystification de Karadzic (qui se fit passer lui-aussi pour un médécin) qui intéresse l'auteur, ce récit raconte la tragédie d'une femme trompée, dépassée par sa honte et sa culpabilité qui quitte son pays et se retrouve seule, sans un sou, parmi les sans papiers à Londres. Cette descente aux enfers, narrée de façon poignante et obsédante, est vécue comme une sorte de rédemption. Le titre évoque les milliers de sièges rouge installées le 6 avril 2012 pour commémorer les 20 ans du sièges de Sarajevo.

"Le Cercle" Dave Eggers - éd Gallimard

 

« Le Cercle » est une société leader dans le domaine des nouvelles technologies. Les employés sont absolument dévoués à sa cause et saluent avec enthousiasme toutes ses innovations. Mae, jeune femme de 24 ans, incarne l’employée modèle qui commence sa carrière au « service satisfaction clients » et achève sa fulgurante ascension professionnelle auprès des trois fondateurs. Elle commettra quelques erreurs durant son parcours mais elle sera très vite réintégrée après des « séances d’autocritiques non violentes ».  Dave Eggers décrit avec détails les mécanismes de séduction et d’aliénation de ce modèle de sociétés que nous connaissons et dont les préceptes ont déjà envahi nos esprits et modifié nos jugements : transparence, accessibilité permanente, surinformation… Toute la force de ce récit, magistralement mené, relève du  fait que  D. Eggers ne nous alerte pas sur notre futur, il  décrit notre présent et ce que nous sommes en train de consentir. 

 

"Mémoire de fille" Annie Ernaux - éd Gallimard

 

Que reste-t'il de la fille de 1958, celle que fut Annie Ernaux, agée de 18 ans, et qui s'appelait encore Annie Duchesne ? Les souvenirs qu'elle égrène méthodiquement semblent parfaitement intacts. L'auteur convoque les acteurs de l'époque, récréé les décors, relate les échanges et déclare cependant, que cet fin d'été 58 avait été oubliée, étouffée par le silence et enfouie dans sa mémoire. Un gouffre, une espèce de plaie mal refermée mais ignorée. Annie Ernaux convoque la fille de 1958 comme un autre elle-même, qui pourrait aussi ne pas être elle, tant elle a besoin de prendre de la distance pour mieux la cerner, la rencontrer et la connaître. C'est un récit construit sur le « elle » et le « je » qui permet au lecteur d'observer la vie en marche et de se projeter dans ce que ressent l'auteur, elle-même sujet du livre. Cette jeune fille gauche, exaltée, perdue, qui se retrouve loin de chez elle, en septembre 1958, libre de vivre hors du regard de ses proches et de se jeter à corps perdu dans la première expérience sexuelle de sa vie, n'a pas quitté la femme mûre qui écrit en 2016. Cette fille semble l'avoir obsédée toute sa vie, en apparaissant au détour de ses livres. L'auteur enquête, serre de très près son personnage, lui interdit toute fuite, lui demande des comptes et l'interroge sur ce qu'elle a vraiment vécu il y a 60 ans. Cet acharnement méticuleux cherche à toucher au plus près du vécu, sans omettre aucun état : le débordement, le ridicule, l'hystérie, le rêve amoureux, le dégoût de soi-même... et la honte dévastatrice d'être rejetée et humiliée par la collectivité dont elle souhaitait faire partie. Il s'agit de ne rien oublier, ne pas se laisser détourner par les images, de tester ces allers-retours entre passé et présent pour mesurer la portée de l'événement. Récit magistral et exigeant qui dissèque sans concession une expérience délicate.

 

"Le grand marin" Catherine Poulain - éd de l'Olivier

Dans ce premier roman largement autobiographique, Lily, une petite femme à la voix fluette, éprise d’espace et de liberté, quitte la France pour partager la vie des pêcheurs de morue et de flétans dans les eaux glaciales au large de l’Alaska. Elle se bat quotidiennement pour se faire admettre par ces hommes au parcours chaotique et douloureux qui n’empêche pas la tendresse. Des phrases courtes, souvent poétiques, nous permettent d’être dans l’histoire. Avec Lily, on vit la tempête, le froid, l’humidité, les nuits sans sommeil et les étapes dangereuses et rudes de la pêche. On vit aussi l’inactivité au port, en attente d’un nouvel embarquement, la recherche d’un hébergement précaire et les moments partagés dans les bars avec les autres marins. Aucun pathos dans ce récit de l’extrême, mais de la tendresse et beaucoup de poésie. Un livre magnifique.SF/Club de lecture

"La route étroite vers le nord lointain" Richard Flanagan - Actes Sud

La première partie du roman se passe pendant la seconde guerre mondiale dans un camp de travail japonais situé en pleine jungle birmane où les prisonniers sont affectés à la construction d’une ligne de chemin de fer. Cela rappelle le célèbre film de David Lean « Le pont de la rivière Kwai ». Les horreurs décrites dans le livre nous éloignent pourtant considérablement de l’atmosphère joyeusement virile du film qui glorifie l’esprit de résistance et l’héroïsme américains. Ici, les hommes sont sous alimentés, harassés par des cadences infernales, infestés de maladies souvent mortelles, roués de coups par leurs gardes et ils meurent par centaines. Certaines scènes sont d’ailleurs insoutenables, l’auteur n’épargnant au lecteur aucun détail. Porté par une écriture d’une grande puissance poétique, ce livre montre l’absurdité de la guerre et l’étendue des ravages produits sur ceux qui la font. Les grands thèmes liés à la condition humaine y sont évoqués : la vie, la mort, l’amour, les honneurs. Centré sur Dorrigo Evans, le personnage principal, médecin officier devenu héros national au retour de sa captivité, il s’intéresse également aux individus de son entourage, analysant finement  leur comportement. PS 

 

Prochainement

Rencontre avec J.B. Andrea.

Un premier roman bouleversant.

Mardi 17 octobre à 20 h.

mareine

Ce roman magnifique, singulier et inclassable, est une des plus belles découvertes de la rentrée littéraire.

Jean-Baptiste Andrea, célèbre l'enfance à travers la voix et la pensée d'un garçon de 12 ans qui souffre de troubles psychiques qui l'isolent et brouillent parfois sa perception de la réalité.

Depuis que son père lui a offert un blouson publicitaire de la marque Shell, il se fait appeler Shell. Il vit dans la vallée de l'Asse avec ses parents qui tiennent une station service. Quand il comprend qu'il sera bientôt placé dans un institut spécialisé, il fugue dans la montagne et va vivre tout un été, livré à lui-même.

Pour Shell, ce n'est pas une fuite, c'est le chemin qu'il doit prendre pour s'émanciper et devenir un homme. Il rencontre Viviane, elle apparaît comme un enchantement sur son chemin. Intrépide, effrontée, Viviane devient une compagne de jeu qui impose ses règles avec détermination. Elle sera sa "Reine". A ce titre, Shell ne pourra rien lui refuser et elle pourra tout lui demander.

Ces jeux innocents, fondés sur des défis enfantins, prennent parfois des tournures inquiètantes. Mais l'histoire appartient à Shell. C'est lui qui raconte, avec sa manière si singulière de considérer ce qui lui arrive.

 

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