"A l'aube" Philippe Djian - éd Gallimard

Maître de l'ellipse, de la césure brutale, Djian persiste dans un style à couper au couteau. Phrases brèves, récit factuel, quelques interruptions qui laissent le lecteur en suspens et l'oblige à imaginer ce qui a pu se passer, avant de reprendre le cours du récit quelques jours plus loin, mais finalement on s'en sort et cela fonctionne. Ambiance polar américain, truffé de machos, de bars de nuit et de covergirls. Tableau parfait avec flics peu regardants, règlements de compte vite expédiés. La beauté de ce court roman émerge au fil des pages et tient à la rencontre imprévue d'une sœur et d'un frère, après le décès de leurs parents. Activistes libertaires, plus concernés par leurs luttes que par leur famille, ils avaient laissé partir sans la retenir leur fille aînée. Elle revient dans la maison de son enfance s'occuper de son jeune frère qui souffre de troubles psychiques. Alors que ce dernier devait être un fardeau pour elle, après quelques ajustements, il va se révéler être une source d'émerveillement et lui permettre un ancrage qu'elle n'avait pas connu. Cette rencontre progressive, narrée avec délicatesse et humour laisse une émotion grandissante s'emparer du récit. Le lecteur pourrait espérer respirer, quitter la tension permanente produite par la violence sous-jacente des personnages qui les entourent, le répit sera bref, l'impitoyable noirceur de Djian reprendra le dessus.

 

Prochainement

Hommage à Joseph Ponthus

alaligne

Ceux qui, comme nous, ont eu la chance de découvrir en 2019 « A la ligne. Feuillets d'usine » et ont assisté ébahis à ce prodige, avoir sous les yeux un grand texte et en avoir la certitude, sont en état de sidération depuis l'annonce du décès de Joseph Ponthus, le 27 février à l'âge de 42 ans.

Nous souhaitons que toutes celles et ceux qui liront cet article se précipitent chez leur libraire afin de découvrir celui, qui en 250 pages, aura démontré ce que l'écriture peut faire passer de vie et d'émotion quand elle est juste, sans gras, rythmée et touche à l'essentiel. Quand, par la grâce d'un regard singulier, elle invente une langue qui parle à tout le monde. Nous avons assisté à ce miracle et nous souhaitons le partager avec vous. Ce texte composé de feuillets, écrits au jour le jour, en dit plus long sur la condition ouvrière au XXIème siècle en France que tous les essais de sociologie réunis. Parce que Joseph Ponthus ne trouvait pas de travail, en Bretagne où il avait rejoint sa compagne, il s'est inscrit en intérim et a immédiatement été engagé par des usines du secteur agroalimentaire, poissonneries industrielles et abattoirs, où il embaucha à toute heure du jour et de la nuit pendant deux ans et demi. La chaîne a été renommée « ligne de production », les contremaîtres sont devenus des « personnes ressources » et les ouvriers des « opérateurs de production » mais la pénibilité, les cadences, la souffrance physique n'en ont pas été atténuées pour autant. Alors pour supporter la répétition de ces rituels épuisants, l'ouvrier intérimaire Joseph Ponthus écrit tous les soirs, les mots, les images qui lui ont traversé l'esprit durant la journée. Ces feuillets d'usine deviennent un long poème en prose de 250 pages sans ponctuation qui raconte ce réel et le transforme en un texte qui a le pouvoir de faire surgir une émotion communicative qui plonge le lecteur dans cette autre réalité, la vie à la ligne sur les lignes de production.  Tout y est, au fil des pages du manuscrit, on découvre cet homme singulier, l'amoureux, le fils, le poète habité par les images, les mots des autres (Trenet, Cendrars, Dumas, Appolinaire, Aragon....) qui le sauvent de son quotidien et qu'il convoque sur la chaîne pour ne pas devenir fou. 

« Au fil des heures et des jours le besoin d'écrire s'incruste tenace comme une arête de poisson dans la gorge

Non le glauque de l'usine

Mais sa paradoxale beauté »

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