"Les services compétents" Iegor Gran - éd POL

Iegor Gran raconte comment les services du KGB ont traqué son père André Siniavski entre 1959 et 1965. Le père de l'auteur écrivait des pamphlets satiriques sur la vie en URSS sous Khrouchtchev, ces textes sont passés en occident et ont été publiés sous deux pseudonymes Abram Tertz et Nicolaï Arjak, ils transitaient par la valise diplomatique via l'épouse d'un ambassadeur Hélène Peltier. Ces pamphlets furent publiés par Domenach chez Gallimard et dans la revue Esprit. Ce livre est absolument hilarant car bien évidemment il ne s'agit pas de la compétence mais de l'incompétence toute relative des services secrets soviétiques et de la manière dont a été traité le dossier Siniavski qui a traîné pendant 6 ans, alors que normalement ce genre de cas aurait dû être réglé en 6 mois. Ce récit nous plonge dans le quotidien des années 60, appartement communautaire, trafic des devises, des produits européens, règne de la débrouille et il raconte dans le détail la vie de deux gradés du KGB qui sont finalement les personnages principaux de ce récit rocambolesque. L'auteur met complètement à distance la tragédie de son histoire personnelle pour se moquer, tout en le décrivant à la perfection, d'un système répressif qui repose sur la peur, la délation mais qui s'essouffle.

Prochainement

Hommage à Joseph Ponthus

alaligne

Ceux qui, comme nous, ont eu la chance de découvrir en 2019 « A la ligne. Feuillets d'usine » et ont assisté ébahis à ce prodige, avoir sous les yeux un grand texte et en avoir la certitude, sont en état de sidération depuis l'annonce du décès de Joseph Ponthus, le 27 février à l'âge de 42 ans.

Nous souhaitons que toutes celles et ceux qui liront cet article se précipitent chez leur libraire afin de découvrir celui, qui en 250 pages, aura démontré ce que l'écriture peut faire passer de vie et d'émotion quand elle est juste, sans gras, rythmée et touche à l'essentiel. Quand, par la grâce d'un regard singulier, elle invente une langue qui parle à tout le monde. Nous avons assisté à ce miracle et nous souhaitons le partager avec vous. Ce texte composé de feuillets, écrits au jour le jour, en dit plus long sur la condition ouvrière au XXIème siècle en France que tous les essais de sociologie réunis. Parce que Joseph Ponthus ne trouvait pas de travail, en Bretagne où il avait rejoint sa compagne, il s'est inscrit en intérim et a immédiatement été engagé par des usines du secteur agroalimentaire, poissonneries industrielles et abattoirs, où il embaucha à toute heure du jour et de la nuit pendant deux ans et demi. La chaîne a été renommée « ligne de production », les contremaîtres sont devenus des « personnes ressources » et les ouvriers des « opérateurs de production » mais la pénibilité, les cadences, la souffrance physique n'en ont pas été atténuées pour autant. Alors pour supporter la répétition de ces rituels épuisants, l'ouvrier intérimaire Joseph Ponthus écrit tous les soirs, les mots, les images qui lui ont traversé l'esprit durant la journée. Ces feuillets d'usine deviennent un long poème en prose de 250 pages sans ponctuation qui raconte ce réel et le transforme en un texte qui a le pouvoir de faire surgir une émotion communicative qui plonge le lecteur dans cette autre réalité, la vie à la ligne sur les lignes de production.  Tout y est, au fil des pages du manuscrit, on découvre cet homme singulier, l'amoureux, le fils, le poète habité par les images, les mots des autres (Trenet, Cendrars, Dumas, Appolinaire, Aragon....) qui le sauvent de son quotidien et qu'il convoque sur la chaîne pour ne pas devenir fou. 

« Au fil des heures et des jours le besoin d'écrire s'incruste tenace comme une arête de poisson dans la gorge

Non le glauque de l'usine

Mais sa paradoxale beauté »

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