"Le monde n'existe pas " Fabrice Humbert - éd Gallimard

Adam Vollmann est journaliste au New Yorker, il voit apparaître sur les écrans de Times Square un visage qu'il reconnaît immédiatement, un ami d'enfance Ethan Shaw. Ce dernier l'avait pris sous son aile quand le narrateur était arrivé dans la petite ville de Drysden dans le Colorado, il avait environ 14 ans. Ethan Shaw, de deux ans son aîné, était à l'époque le lycéen le plus respecté de l'école, athlète très en vue et adolescent charismatique d'une grande beauté, il savait déjouer ou mettre fin à toutes les altercations physiques ou verbales entre lycéens. Quand le narrateur découvre le visage de son ancien ami saisi par les écrans, c'est un homme de 35 ans accusé de viol et de meurtre. La démultiplication des images, les raccourcis fournis par les témoins ont fait de lui l'ennemi public de l'Amérique. Adam Vollmann décide de partir à Drysden, lieu qu'il avait fuit dès qu'il avait pu. C'est un retour douloureux sur un lieu qui n'a pas changé où les codes sont toujours les mêmes, les hommes sont rugueux, violents et il ne semble y avoir aucun doute sur la culpabilité de son ancien ami qui a pris la fuite. Ce récit se lit comme un thriller, nous sommes comme le narrateur dans l'ignorance et dans le doute. Est-ce une vaste machination et pourquoi ? Personne ne semble capable de dire qui est Ethan Shaw y compris son épouse mais tout laisse penser que cette histoire a été construite de toutes pièces. Ce livre expose de manière très pertinente la force de nuisance des images qui figent un individu dans une posture en lui refusant tout autre identité, ce sont elles qui détiennent et portent la vérité au détriment de tout travail d'enquête et de justice. Roman paranoïaque qui parle de notre époque, du traitement de l'information, du pouvoir des images au mains de tous et de l'avènement des « fakenews » qui défigurent les démocraties.

Prochainement

Hommage à Joseph Ponthus

alaligne

Ceux qui, comme nous, ont eu la chance de découvrir en 2019 « A la ligne. Feuillets d'usine » et ont assisté ébahis à ce prodige, avoir sous les yeux un grand texte et en avoir la certitude, sont en état de sidération depuis l'annonce du décès de Joseph Ponthus, le 27 février à l'âge de 42 ans.

Nous souhaitons que toutes celles et ceux qui liront cet article se précipitent chez leur libraire afin de découvrir celui, qui en 250 pages, aura démontré ce que l'écriture peut faire passer de vie et d'émotion quand elle est juste, sans gras, rythmée et touche à l'essentiel. Quand, par la grâce d'un regard singulier, elle invente une langue qui parle à tout le monde. Nous avons assisté à ce miracle et nous souhaitons le partager avec vous. Ce texte composé de feuillets, écrits au jour le jour, en dit plus long sur la condition ouvrière au XXIème siècle en France que tous les essais de sociologie réunis. Parce que Joseph Ponthus ne trouvait pas de travail, en Bretagne où il avait rejoint sa compagne, il s'est inscrit en intérim et a immédiatement été engagé par des usines du secteur agroalimentaire, poissonneries industrielles et abattoirs, où il embaucha à toute heure du jour et de la nuit pendant deux ans et demi. La chaîne a été renommée « ligne de production », les contremaîtres sont devenus des « personnes ressources » et les ouvriers des « opérateurs de production » mais la pénibilité, les cadences, la souffrance physique n'en ont pas été atténuées pour autant. Alors pour supporter la répétition de ces rituels épuisants, l'ouvrier intérimaire Joseph Ponthus écrit tous les soirs, les mots, les images qui lui ont traversé l'esprit durant la journée. Ces feuillets d'usine deviennent un long poème en prose de 250 pages sans ponctuation qui raconte ce réel et le transforme en un texte qui a le pouvoir de faire surgir une émotion communicative qui plonge le lecteur dans cette autre réalité, la vie à la ligne sur les lignes de production.  Tout y est, au fil des pages du manuscrit, on découvre cet homme singulier, l'amoureux, le fils, le poète habité par les images, les mots des autres (Trenet, Cendrars, Dumas, Appolinaire, Aragon....) qui le sauvent de son quotidien et qu'il convoque sur la chaîne pour ne pas devenir fou. 

« Au fil des heures et des jours le besoin d'écrire s'incruste tenace comme une arête de poisson dans la gorge

Non le glauque de l'usine

Mais sa paradoxale beauté »

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