"Un livre de raison" Joan Didion - éd Grasset

Journaliste, écrivain, Joan Didion occupe la scène littéraire américaine depuis une quarantaine d'années. Dans ce roman « Un livre de raison » publié en 1978, la narratrice Grace, vit à Boca Grande, une république imaginaire d'Amérique centrale, entre jungle et cité futuriste, gouvernée par une famille de dictateurs. Grace a été l'épouse d'un membre de ce clan, désormais veuve, elle administre le domaine dont elle a hérité. Survient dans ce paysage sans contours ni reliefs, une américaine, « la norteamericana » : Charlotte Douglas. Silhouette élégante et évanescente qui arpente les rues de la capitale et devient une enigme dans cette société fermée où tout le monde se connaît. Grace rencontre Charlotte, cette dernière semble très confuse et ne parvient pas à expliquer les raisons de son séjour dans ce petit pays. 

 

Elle ment, affabule, mélange les époques et révèle d'elle une série d'anecdotes décousues. Ses ex-maris sont omniprésents dans ses récits, sa fille dont elle garde un souvenir angélique semble avoir très mal tournée. Cette femme ne se soucie plus d'elle même ni de son avenir, sa seule raison d'être : demeurer à Boca Grande pour attendre sa fille qui selon elle passera peut-être par là un jour. Charlotte Douglas est morte quand s'ouvre le récit, la narratrice Grace a prévenu en préambule qu'elle a décidé de donner une existence littéraire à la vie de Charlotte. C'est le projet conjoint de la narratrice et de l'auteur. Témoin et confidente la narratrice tente de reconstituer les éléments de cette vie en lambeau, de faire la part entre le vrai et le faux mais de respecter la façon dont les informations lui sont parvenues. De cette manière Jaon Didion donne accès à l'extrême perdition dans laquelle se trouvait Charlotte. Magnifique portrait de femme en souffrance dont l'esprit s'est employé à fuir une réalité désespérante. Ce livre composé d'ellipses, de contournements, de mystères et de faits contradictoires est une remarquable enquête psychologique sur une femme continuellement au bord de l'abîme. Sa chute survient dans un pays menaçant, où règne une perpétuelle incertitude qui rend le destin de Charlotte plus tragique encore.

 

Prochainement

Hommage à Joseph Ponthus

alaligne

Ceux qui, comme nous, ont eu la chance de découvrir en 2019 « A la ligne. Feuillets d'usine » et ont assisté ébahis à ce prodige, avoir sous les yeux un grand texte et en avoir la certitude, sont en état de sidération depuis l'annonce du décès de Joseph Ponthus, le 27 février à l'âge de 42 ans.

Nous souhaitons que toutes celles et ceux qui liront cet article se précipitent chez leur libraire afin de découvrir celui, qui en 250 pages, aura démontré ce que l'écriture peut faire passer de vie et d'émotion quand elle est juste, sans gras, rythmée et touche à l'essentiel. Quand, par la grâce d'un regard singulier, elle invente une langue qui parle à tout le monde. Nous avons assisté à ce miracle et nous souhaitons le partager avec vous. Ce texte composé de feuillets, écrits au jour le jour, en dit plus long sur la condition ouvrière au XXIème siècle en France que tous les essais de sociologie réunis. Parce que Joseph Ponthus ne trouvait pas de travail, en Bretagne où il avait rejoint sa compagne, il s'est inscrit en intérim et a immédiatement été engagé par des usines du secteur agroalimentaire, poissonneries industrielles et abattoirs, où il embaucha à toute heure du jour et de la nuit pendant deux ans et demi. La chaîne a été renommée « ligne de production », les contremaîtres sont devenus des « personnes ressources » et les ouvriers des « opérateurs de production » mais la pénibilité, les cadences, la souffrance physique n'en ont pas été atténuées pour autant. Alors pour supporter la répétition de ces rituels épuisants, l'ouvrier intérimaire Joseph Ponthus écrit tous les soirs, les mots, les images qui lui ont traversé l'esprit durant la journée. Ces feuillets d'usine deviennent un long poème en prose de 250 pages sans ponctuation qui raconte ce réel et le transforme en un texte qui a le pouvoir de faire surgir une émotion communicative qui plonge le lecteur dans cette autre réalité, la vie à la ligne sur les lignes de production.  Tout y est, au fil des pages du manuscrit, on découvre cet homme singulier, l'amoureux, le fils, le poète habité par les images, les mots des autres (Trenet, Cendrars, Dumas, Appolinaire, Aragon....) qui le sauvent de son quotidien et qu'il convoque sur la chaîne pour ne pas devenir fou. 

« Au fil des heures et des jours le besoin d'écrire s'incruste tenace comme une arête de poisson dans la gorge

Non le glauque de l'usine

Mais sa paradoxale beauté »

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