Focus sur l'écrivain : Marie-Hélène Lafon

En septembre et octobre 2012, nous découvrions deux nouveaux écrits de Marie Hélène Lafon : « Les pays » et « Album » publiés, comme l'ensemble de son œuvre, par les éditions Buchet-Chastel.

"Ecrire des livres... ça sépare, ça échappe. Je suis dans cette échappée, cette séparation du lieu d'origine sociale et culturelle. Par ce fait même, je suis à distance, je reste à distance aussi du milieu d'accueil, dirais-je, celui dans lequel je passe ma vie, ici et maintenant ; c'est l'apanage des transfuges sociaux, d'où qu'ils viennent. C'est ce que j'appelle être à la lisière, entre deux mondes, en tension entre deux pôles, tension féconde et constitutive, je le crois, de l'écriture"propos recueillis dans une interview donnée par Marie-Hélène Lafon.

Les pays Album

"Les Pays" : Fille de paysans du Massif Central, Claire sait depuis toujours qu'elle ne suivra pas le chemin de ses parents. Enfant studieuse, appliquée et opiniâtre, elle rentre à la Sorbonne en lettres classiques et s'engage dans des études difficiles en étudiant le latin et le grec dans l'espoir de devenir professeur. Ce récit, écrit dans une langue rare, retrace la vie d'une jeune femme qui vient s'installer à Paris où, pour elle, tout est découverte : manière de voir, manière de penser et de se comporter. Ses origines se rappelleront parfois à elle,par un parfum au détour d'un square... elle n'éprouvera ni nostalgie, ni embarras, ce « pays » lointain, cet autre monde est sa force et sa liberté.

On emploie peu ou pas cette expression « les pays » ou « le pays » à Paris. C'est un signe de reconnaissance entre citoyens d'une même contrée. Il dit l'origine et évoque sans beaucoup de mots un patrimoine et une culture communes. Il suppose aussi la force de l'ancrage et la distance avec ceux qui ne connaissent pas ce « pays », telle une terre étrangère hors des frontières hexagonales. Marie-Hélène Lafon dit, dans une langue magnifique, comment se portent et s'assument, avec plus ou moins de bonheur selon les individus, les origines. Pour Claire, le choix du départ s'est fait très tôt. Ses goûts littéraires l'ont portée loin du « pays », elle le sert divinement en le racontant. 

"Album" est un abécédaire à ma façon qui commence par "Arbre" et fini par "Vaches". Vingt-six textes qui constituent un inventaire de ce qui évoquent "les pays" : la brume, les bottes, les chiens... "Né dans la grange, sous les engins remisés, choisi ou noyé, miraculé, survivant, le chien rural est philosophe cynique impertinent tendance dissimulé". Un pêle-mêle hétéroclite drôle et sensible, servi par une écriture très personnelle, lyrique, crue et surprenante.  

les derniers indiens lannonce le soir du chien

Chroniqueuse infatigable des « Pays », Marie-Hélène Lafon raconte, dans ses récits précédents, « Les derniers indiens » - « L'annonce » - « Le soir du chien », toute l'âpreté de ce monde. Dans ce pays montagneux où l'habitat est dispersé, la circulation difficile durant le long hiver, les traditions font loi et il n'est pas facile de résister au climat et au tempérament ombrageux de ses habitants. Dans ces contrées le corps est sans cesse sollicité, les gestes précis, les paroles rares et toujours utiles. Les nouvelles générations se heurtent aux regards réprobateurs des anciens, certains désertent ou lâchent prise. Marie-Hélène Lafon donne corps à une galerie de personnages qui illustre avec une précision et une subtilité remarquables la difficulté de vivre et de se réaliser au « pays ». Dans cette œuvre construite à plusieurs voix, les récits se croisent, les personnages se racontent, regardés les uns par les autres. C'est une oeuvre romanesque exceptionnelle que nous vous invitons à découvrir sans plus tarder.

Édités initialement chez Buchet-Chastel, ces romans sont aujourd'hui en format de poche.
« Le soir du chien » publié en 2001 a été couronné par le prix « Renaudot des lycéens ». 

 

Dans « Les derniers indiens » paru en 2008, Jean et Marie Santoire, le frère et la sœur, sont les derniers descendants d'une famille qui a refusé de sortir de la tradition. Agés, célibataires, taiseux, ils contemplent de leur fenêtre, comme sur un écran de cinéma, la vie qui se construit sans eux et qu'incarne la famille qui a élu domicile de l'autre côté de la route. Ils respecteront jusqu'à la fin de leur vie, les valeurs transmises par leurs parents, ils n'adhéreront jamais au nouveau monde même s'ils savent que ce renoncement les condamne à une forme de non-existence et à l'extinction de leur nom. Beaucoup de choses se lisent entre les lignes, la peur de vivre autrement, le poids de l'autorité familiale, l'isolement, le refus du mélange social et culturel qui condamnent les peuples des « pays »à l'asphyxie.

« L'annonce » Paul a rendez-vous avec Annette à Nevers, ils ne se connaissent pas encore, ils ont décidé de faire la moitié de la route entre Fidières, en Auvergne et Bailleul, dans le nord de la France. Paul a quarante-six ans et vit avec sa soeur et ses oncles dans la ferme familiale. Il a décidé qu'il ne resterait pas célibataire. Il sait que la tribu n'accueillera pas sa future épouse. De son côté Annette est mère d'un garçon de 10 ans. Après un mariage douloureux, elle espère recommencer une autre vie, loin du chaos. Annette ne sera pas épargnée par les sarcasmes et les mesquineries de la soeur aînée, elle devra apprendre. Elle découvrira aussi une autre communauté de femmes, les épouses des agriculteurs qui se sont, elles aussi, mises au travail, loin de chez elles et qui portent un regard très intéressant sur la condition de vie des femmes dans ces familles.


« Le soir du chien » Marlène a dix-huit ans, elle a grandi en Normandie dans le commerce de ses grands-parents. Elle a rejoint Laurent en Auvergne. Le couple fait sensation, leur union est parfaite. Ils habitent une maison isolée. Marlène se promène et lit. Deux activités parfaitement incongrues dans un pays de labeur où les hommes et les femmes ne connaissent pas l'oisiveté. Laurent accompagne Marlène au bibliobus, scène tout à fait inédite dans le village car les hommes n'accompagnent pas les femmes, les hommes ne partagent pas les plaisirs des femmes. Les personnes malveillantes attendent l'accroc, le drame, sans trop pouvoir imaginer, ce qui pourrait apporter de l'ombre à ce tableau. Un soir tout bascule, c'est le soir du chien... Marie-Hélène Lafon raconte avec une incroyable habileté l'installation de ce couple regardé par tout le canton, leur liberté indifférente et gaie dans ce paysage figé. Et puis elle parle aussi de désirs irrépressibles, de la perte et de l'abandon, qui ramènent à l'état primitif. Rappelons que ce roman a été couronné en 2001 par le prix Renaudot des lycéens.

 

Prochainement

lombredelalune

Agnès Mathieu-Daudé, jeudi 7 décembre à 20h.

Agnès Mathieu-Daudé présentera "Un marin Chilien" et "L'ombre de la lune". Des héros presque ordinaires projetés hors de leur cadre, dans une succession d'événements invraisemblables. Il était une fois, Alberto un géologue chilien parti observer une irruption volcanique en Islande. Parce qu'il a bu un café chez la belle Thorunn il se retrouve, à son insu, propriétaire d'une conserverie de poissons hors d'usage. Blanche, trentenaire un peu guindée, travaille dans un musée, fan de football et de peinture, elle convoie une oeuvre de Goya pour une exposition au Prado. Elle se retrouve aux prises avec la mafia chinoise et bientôt fortement éprise d'Attilio, ex-mafieux sicilien qui a repris du service. Mais où vat-elle chercher tout cela ? Laissez-vous porter par les histoires insensées d'Agnès Mathieu-Daudé qui excelle dans la mise en scène de rencontres improbables en se jouant du choc des cultures avec ingéniosité et élégance. Rares sont les auteurs qui nous embarquent, dès les premières lignes, dans des récits apparemment loufoques et débridés mais qui en disent plus long qu'il ne paraît, sur la tentation romanesque tapie en chacun de nous. Deux contes pour adultes qui débordent d'énergie, deux remèdes à la mélancolie hivernale, à lire sans attendre et amicalement prescrits par votre libraire.

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