Focus sur l'écrivain Henry Bauchau

Henry Bauchau

Henry bauchau

C’est à l’issue d’une psychanalyse conduite avec Blanche Reverchon, une des premières traductrices de Freud et épouse du poète Pierre-Jean Jouve qu’Henry Bauchau comprendra que l’écriture est sa vraie voie. C’est une vocation tardive. Son premier livre est un recueil de poésie Géologie qui parait chez Gallimard en 1958. Né en 1913, il a 45 ans. Dès lors il écrira de nombreux ouvrages, récits, romans, poèmes, pièces de théâtre, livrets d’opéras, publications variées. Il a 98 ans lorsque parait son dernier récit L’enfant rieur en 2011, un an avant sa mort.

Devenu lui-même thérapeute, c’est inspiré par la psychanalyse qu’il va construire son oeuvre littéraire orientée vers la vie intérieure et les voix de l’inconscient. Il y mêle le mysticisme et la philosophie, sans s’éloigner de la foi chrétienne dans laquelle il a été élevé. Son style est caractéristique, simple, fluide, très descriptif, toujours empreint de poésie. Les arts, danse, chant, peinture, sculpture y tiennent toujours une place prépondérante.

Œdipe sur la route et Antigone

                               oedipe sur la route                              antigone sur la route

Dans ces deux romans, Henry BAUCHAU a procédé à une réécriture des mythes de l’antiquité grecque autour de l’histoire de Thèbes. Il ne faut certes pas s’étonner que le psychanalyste se soit intéressé à Œdipe.

Dans Œdipe sur la route, écrit entre août 84 et septembre 89, le récit débute lorsque le lien filial unissant Œdipe à Jocaste son épouse a été révélé. Elle s’est déjà suicidée et lui s’est crevé les yeux. Ses deux fils sont engagés dans une terrible bataille fratricide pour sa succession. Œdipe décide alors de quitter Thèbes et entreprend un long voyage à la fois expiatoire et initiatique. Antigone, sa très jeune fille l’accompagne. Le roman raconte, non sans connotation contemporaine, l’errance difficile, les rejets dont Œdipe est l’objet lorsqu’il est reconnu, la misère et l’absence de ressources obligeant Antigone à mendier. Le récit est à la fois poétique et haletant et le lecteur est envouté par l’histoire comme si il n’en connaissait pas la trame. Les descriptions sont délicates et lyriques. Les plus belles pages sont d’inspiration artistique : la sculpture réalisée par Œdipe sur la falaise face aux vagues, les danses et les chants qu’échangent Clios et Alcyon dans un élan d’amour impossible, le rouge flamboyant de la peinture de Clios, toujours la couleur, la lumière…

Antigone, écrit entre août 92 et juin 97, raconte l’histoire de celle-ci lorsque revenue à Thèbes après la mort d’Œdipe elle découvre l’horrible réalité de la rivalité fratricide et implacable qui oppose ses deux frères, les jumeaux Polynice et Etéocle entre lesquels elle ne veut pas prendre parti. L’Antigone de BAUCHAU est lumineuse, intrépide. Elle est aussi un personnage profondément humain qui soigne les pauvres, est à nouveau obligée de mendier, comme lorsqu’elle était sur la route avec Œdipe. La mendicité devient une activité noble, faite d’abnégation. La féminité d’Antigone est extrêmement présente dans le récit, opposée aux folies meurtrières des hommes. Elle crie non à la guerre : «.. c’est le non de toutes les femmes que je prononce, que je hurle…ce non vient de plus loin que moi, c’est la plainte ou l’appel qui vient des ténèbres et des plus audacieuses lumières de l’histoire des femmes.. .» Le non doit être hurlé : « … pas assez de sang, d’enfants tués de destructions et de folies sur la terre. Il faut que la chose grandisse encore, montre enfin au grand jour sa tête hideuse…il ne suffit pas que la chose soit vue il faut qu’elle soit parlée, plus haut, beaucoup plus haut, il faut qu’elle soit criée… ». Les descriptions artistiques permettent au lecteur de respirer entre deux épisodes dramatiques, en particulier les sculptures d’Antigone et de Main d’Or, la description de la grotte peinte par Clios, la beauté des chevaux d’Etéocle et Polynice.

La déchirure, Boulevard périphérique, L’enfant rieur

                  La dchirure Bauchau                               BD priphrique Bauchau                                lenfant rieur Bauchau

Ces trois ouvrages ont une importante base autobiographique. On y retrouve les événements, les lieux et les personnes qui ont marqué la vie d’Henry BAUCHAU. Il est intéressant de noter que plus de quarante se sont écoulés entre l’écriture du premier, La déchirure parue en 1966 et les deux autres Boulevard périphérique (2008) et L’enfant rieur (2011).

Au plan des événements, le plus important, bien qu’Henry BAUCHAU ne soit alors âgé que de 18 mois, est le souvenir des violents combats et incendies qui ont ravagé la ville de Louvain le 25 août 1914. Eloigné de sa mère, il doit fuir avec ses grands- parents dans des conditions dramatiques. Cette catastrophe laissera des séquelles chez l’enfant qui conjuguées à l’intransigeance du père et au conformisme de la famille constitueront ce qu’il appellera « la déchirure originaire ».

Au premier rang des personnes qui ont marqué la vie d’Henry BAUCHAU, il y a sa mère. Il n’est pas sûr d’en être profondément aimé tout. Il se culpabilise et croit ne pas s’être comporté vis-à-vis d’elle comme il aurait fallu. En effet c’est son frère aîné, qu’il dénomme Olivier qui savait toujours comment répondre aux aspirations non seulement de sa mère mais aussi du reste de la famille. Il est jaloux d’Olivier mais recherche en permanence sa compagnie et sa complicité dans les jeux. Il parle aussi d’une petite sœur dénommée Poupée. En fait il est bien le deuxième fils d’une famille de six enfants mais ne parle pas de ses autres frères et sœurs dans ses romans. La servante qui a toujours été présente et affectueuse pendant toute son enfance est un personnage si important dans la mémoire de BAUCHAU qu’on la retrouvera dans la plupart de ses romans et récits, sous le nom de Mérence, qui serait une contraction de Mère et Absence. Autre personnage structurant tous les récits et toutes les poésies, sa thérapeute, Blanche, surnommée La Sybille, une forme assise, silencieuse.

Les lieux de l’enfance toujours minutieusement décrits ont un côté magique : la maison chaude, celle de la famille maternelle, la maison froide, celle de la famille paternelle, l’escalier bleu qui sera le titre d’un de ses ouvrages de poésie. Le contexte est celui de l’occupation allemande, du chômage du père, de la pauvreté.

La déchirure décrit le face à face entre Henry BAUCHAU et sa mère moribonde pendant les sept jours d‘agonie de celle-ci. Le roman alterne le récit du présent et les souvenirs du passé. Au présent, ce face à face avec sa mère moribonde, le lien qu’il essaye de reconstruire bien qu’il n’ait jamais vraiment existé avec sa mère « présente comme jamais avant d’être absente comme jamais ». Les souvenirs sont pour la plupart d’ordre relationnel. Certains sont liés à l’enfance, l’incendie de la maison maternelle bien sûr, l’occupation allemande, le père et les grands-pères paternels, la tendresse de Mérence. La question se pose : a-t-elle vraiment existé ou est-elle inventée pour combler l’absence de sa mère ? C’est dans ce livre qu’il décrit la psychanalyse qu’il a conduite avec « La Sybille », la relation avec sa psychothérapeute, souvent difficile car elle est silencieuse. Elle ne formule pas l’aide dont il sent le besoin et à laquelle il estime qu’il aurait droit, parce qu’il paye… Réussit-il au moment de la mort de sa mère ce que l’analyse ne lui a pas permis ? La comprendre enfin et capter son amour? La déchirure, celle de l’enfance est cependant indélébile. Dès ce premier roman Henry BAUCHAU a trouvé son style, simple et précis dans ses descriptions, sachant captiver et susciter l’émotion.

L’enfant rieur est un récit, mais qui se lit comme un roman. Henry BAUCHAU y raconte les premières années de sa vie entre 1913 et 1940. C’est probablement parce qu’il était très âgé lorsqu’il l’a écrit (l’ouvrage est paru en 2011) qu’il a pu lui donner son titre, L’enfant rieur, alors qu’il a plutôt été un enfant timide, inquiet et insatisfait. On retrouve le jeune enfant toujours envieux d’Olivier l’ainé, la relation des enfants avec leur père, celui qui leur lit des histoires, alors que la mère est absente ou presque du récit. On découvre l’adolescent et l’homme jeune, ses études dans des établissements et une université catholique, les études de droit, les premières relations amoureuses, la paternité précoce, les difficultés matérielles qui en résultent, puis le coup de foudre, le grand amour, le tout inscrit dans le contexte très présent du récit de la guerre puisqu’il est mobilisé dans l’armée royale belge, envoyé au front puis obligé de capituler, lors de la campagne des dix-huit jours, ce qui le trouble profondément. « L’enfant rieur a vu son rire constamment troublé par la dure réalité de la guerre.. ». La sensibilité artistique de BAUCHAU lui inspire de très belles descriptions des lieux de son enfance: « Je pense à la glycine de Blémont, à ses larmes entre le bleu et le mauve et le mauve que faisait ressortir le crépi beige des écuries. »

Boulevard périphérique, signé à Louveciennes en juillet 2007, a obtenu le prix du livre Inter en 2008. . C’est encore un roman où se mêlent une description du présent et des réminiscences du passé, le lien étant des situations souvent dramatiques anxiogènes. Le présent, c’est l’hospitalisation de sa belle-fille atteinte d’un cancer, à laquelle il rend visite tous les jours, ce qui implique un long trajet en RER ou en voiture, en empruntant le boulevard périphérique, sur lequel il égrène les portes, comme les stations du chemin de croix. C’est l’hôpital, les soignants, les relations avec son fils . C’est aussi le sentiment qu’il vieillit. Le passé c’est le souvenir de Stéphane, son ami de jeunesse qui l’a initié à l’escalade, Stéphane qui est entré dans la résistance, capturé par le colonel Shadow, un officier nazi, que BAUCHAU retrouvera quelques années plus tard, dans un face à face d’une grande violence psychologique. Il cherche à comprendre comment son ami est mort. L’admiration pour son ami est teintée d’amertume par rapport à ce qui lui semble son manque chronique de courage, d’initiative, subissant continuellement le poids des contraintes matérielles, toujours à court d’argent hier et encore aujourd’hui, à 94 ans.

L’enfant bleu est écrit entre 1999 et 2004

                            lionel et lenfant bleu Bauchau                                         lenfant bleu bauchau

La narratrice est une femme psychothérapeute, Véronique, qui en arrivant travailler dans un hôpital de jour est conduite à prendre en charge Orion, adolescent psychotique sujet à de très fortes crises de violence au cours desquelles, il casse meuble, matériel, vitres et même la mord. Dans ce roman, elle raconte la relation, les échanges, les aventures qu’elle va avoir avec Orion pendant une quinzaine d’année. Au plan psychanalytique le livre permet de voir comment s’est effectué, de façon souvent douloureuse, mais avec d’immenses joies, le transfert, et même le contre-transfert car, si Orion a besoin de Véronique, celle-ci a besoin d’Orion, marquée par la mort in utero lors d’un accident de voiture de l’enfant qu’elle portait et aussi par l’idée qu’elle-même a peut- être été à sa naissance la cause de la mort de sa mère à sa naissance. Le style est rapide, direct, le langage attribué à Orion est imagé. Orion ne parle jamais de lui à la première personne. Il dit « On ne sait pas…On peut pas faire ça…On aime beaucoup…On doit partir… » Il invente des mots «… bouillonnise et bazardifie dans la tête…devenir un débilancolique… » Il raconte le démon de paris qui le persécute de ses terribles rayons qui viennent « bouleversifier » sa pensée. Dans dix-sept « dictées d’angoisses » Orion exprime ses sentiments. Mais surtout le livre raconte comment Véronique a décelé chez Orion des dons artistiques, lui a permis de devenir un véritable artiste peintre sculpteur, reconnu dans diverses expositions et primé, dans une démarche d’art-thérapie qui évolue tout au long du livre. Le handicap persiste mais Orion arrive à la maîtriser la plupart du temps et il existe en tant que personne.

Dans ce livre il est évident que BAUCHAU s’appuie sur sa propre expérience de psychothérapeute en 1973 au centre de la Grange-Batelière où il prenait en charge des enfants en difficulté. En réalité Orion s’appelait Lionel qui, encouragé par Henri BAUCHAU, exprime, comme Orion, ses peurs par le dessin, labyrinthes, monstres, iles de paradis, minotaure. Les œuvres de Lionel ont été exposées en 2012 à l’Université catholique de Lille, 80 œuvres et aussi des sculptures et des labyrinthes au musée de Villeneuve d’Asq dans la section art brut. Un livre catalogue signé Anouck Cape et Christophe Boulanger, intitulé Lionel L‘enfant bleu est paru aux éditions Actes sud beaux-arts en 2012. On y trouve la reproduction des transcriptions manuscrites par Henry BAUCHAU des dictées d’angoisse et beaucoup d’autres textes signés par Lionel.

La librairie d'Odessa remercie M. Mézard, grande lectrice de H. Bauchau, pour la rédaction de cet article. 

Prochainement

lombredelalune

Agnès Mathieu-Daudé, jeudi 7 décembre à 20h.

Agnès Mathieu-Daudé présentera "Un marin Chilien" et "L'ombre de la lune". Des héros presque ordinaires projetés hors de leur cadre, dans une succession d'événements invraisemblables. Il était une fois, Alberto un géologue chilien parti observer une irruption volcanique en Islande. Parce qu'il a bu un café chez la belle Thorunn il se retrouve, à son insu, propriétaire d'une conserverie de poissons hors d'usage. Blanche, trentenaire un peu guindée, travaille dans un musée, fan de football et de peinture, elle convoie une oeuvre de Goya pour une exposition au Prado. Elle se retrouve aux prises avec la mafia chinoise et bientôt fortement éprise d'Attilio, ex-mafieux sicilien qui a repris du service. Mais où vat-elle chercher tout cela ? Laissez-vous porter par les histoires insensées d'Agnès Mathieu-Daudé qui excelle dans la mise en scène de rencontres improbables en se jouant du choc des cultures avec ingéniosité et élégance. Rares sont les auteurs qui nous embarquent, dès les premières lignes, dans des récits apparemment loufoques et débridés mais qui en disent plus long qu'il ne paraît, sur la tentation romanesque tapie en chacun de nous. Deux contes pour adultes qui débordent d'énergie, deux remèdes à la mélancolie hivernale, à lire sans attendre et amicalement prescrits par votre libraire.

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