Club de lecture 2017 - sélection 1

Sélection N. 1 : cinq récits - un roman graphique.

article353tanguyviel« Article 353 du code pénal » Tanguy Viel – éd de Minuit. Dans un long monologue rarement ponctué par les interventions du juge d’instruction, Martial Kermeur se remémore sa lente plongée dans la détresse qui lors d’une sortie en mer l’a conduit à passer par-dessus bord Lazenec, un promoteur immobilier. Face au juge (ou au lecteur), observant par la fenêtre du bureau «la brume (qui) va et vient dans le soleil pâle » et les infinies nuances de gris du ciel brestois, il déroule le film de sa vie : son licenciement de l'Arsenal, le départ de sa femme, l’enlisement de sa relation avec son fils, l’arrivée «providentielle» du promoteur véreux et son emprise inexorable sur la petite commune. Il a tout perdu jusqu’à sa propre estime de soi, que son meurtre restaurera peut-être. On est pris par la confession de Kermeur, son langage simple et rude, son analyse des faits qui incluent « la somme des omissions et renoncements et choses inaccomplies » comme « l’enchaînement de mauvaises réponses à un grand questionnaire » et mènent à l’inéluctable dénouement. L’écriture de Tanguy Viel nous transmet la tension palpable de ce huis clos, un moment de vérité entre deux hommes. Dans une prose haletante, un style dépouillé et percutant, il pose la question du choix moral, de la responsabilité individuelle et du destin. Il suscite une profonde empathie pour Martial Kermeur et la décision du juge est celle que le lecteur espérait. C.G.

 manuelalusagedesfemmesdemenage« Manuel à l'usage des femmes de ménage » Lucia Berlin – éd Grasset. « Lucia Berlin est sans doute le meilleur écrivain dont vous n’avez jamais entendu parler ». C’est incroyablement vrai !!Lucia Berlin (1936-2004) née et élevée dans les camps miniers d’Alaska eut mille métiers, quatre fils, elle vécut dans l’ouest américain, à Santiago du Chili au nouveau Mexique, fut addict à l’alcool et souffrait d’une scoliose invalidante. Dans ce « manuel » de publication posthume, l’auteure emprunte aux faits et situations de son existence pour nous offrir une vision savoureuse et jouissive du quotidien avec un humour sans limite, mêlant loufoquerie, mélancolie et empathie mordante et tendre. Dans ses récits, une voix de femme d’une formidable vigueur nous parle de l’univers des arrêts de bus, des laveries automatiques, des hôpitaux, des centres de cures, des écoles, de la vie des années 50-70. Une voix rythmée au tempo parfaitement maitrisé, inattendu, servi par une écriture d’un naturel peu commun ! Et le lecteur rit, pleure, sourit, visualise et se régale dans cette excellente traduction I.M.

ledimanchedesmeres« Le dimanche des mères » Graham Swift – éd. Gallimard. Dimanche 30 mars 1924 en Angleterre. Jour de congé exceptionnel pour les domestiques des maisons de l’aristocratie dé- clinante car ils ont le droit d’aller voir leur mère. Jane, orpheline, n’a pas de famille mais entretient une liaison avec Paul, jeune homme de bonne famille. Celui-ci l’invite à venir faire l’amour pour la première et dernière fois avant de se marier avec une jeune fille de son milieu. Puis il la laisse seule dans la maison vide. Tout le récit se concentre sur cette journée, décisive dans la vie de Jane. Ce livre, concis et à la construction savante, est le roman de l’émancipation d’une femme par la lecture et l’écriture. Lecture favorisée par la famille qui emploie Jane et écriture dont la source se trouve peut-être dans le souvenir de ce dimanche des mères qui restera à jamais un secret pour Jane devenue romancière. M.D.

lesilencen'estplusatoi« Le silence même n'est plus à toi » Asli Erdogan – éd Actes Sud. Pour Asli Erdogan, l’écriture qui l’a menée en prison est un acte de résistance, un moyen de survivre dans cet enfer qu’est devenue la Turquie pour les journalistes et les écrivains. En France, la radio en parle, la télévision en montre des images, les journaux font l’analyse de la situation, ça parait loin de nous. Dès la première chronique du livre, on traverse le miroir, on ressent la peur. Nous ne sommes plus seulement spectateurs, nous sommes embarqués. « Pour couvrir le bruit de la canonnade, il hurlait : couche -toi, à terre ! C’était le 15 juillet 2016, jour du coup d’Etat. Etait-il chiffonnier ou policier en civil ? Il m’a sauvé la vie ». Après chaque récit, il faut prendre du temps, fermer les yeux, avant d’attaquer le suivant. Pour Asli Erdogan, « l’écriture est soit un verdict, soit un cri ». Ici, il s’agit bien d’un cri de détresse, d’un appel au secours. FG  

lesfuries« Les furies » Lauren Groff – éd de l'Olivier. L’intrigue pourrait paraître banale, celle d’un couple de jeunes gens qui se marient trois jours après leur rencontre coup de foudre : Lotto, riche, brillant, idolâtré par sa mère et Mathilde, pauvre, sans famille, tous les deux extrêmement beaux, des archétypes. Lauren Groff en fait un roman puissant et haletant. Elle nous fait découvrir comment se sont fondées les personnalités de ces deux jeunes gens en creusant leurs passés. Comme l’indique le titre anglais, Fates and Furies, le roman est écrit en deux parties. La première est centrée sur Lotto, sa carrière de dramaturge, dont il doit le succès à Mathilde. Malgré la pauvreté, les échecs de Lotto, ses abus d’alcool, un environnement déjanté, les tentations multiples, le couple tient bon jusqu’à la mort de celui-ci. La personnalité de Mathilde reste secrète, intrigue. La deuxième partie, dans un suspens inattendu, permet de la découvrir et en fait le personnage clé. Passionnant.MM

cequ'ilfautdeterrealhomme « Ce qu'il faut de terre à l'homme » Martin Veyron – éd Dargaud. Le moujik de Tolstoï est besogneux et heureux jusqu'au jour où l'opportunité se présente d'agrandir son troupeau et ses terres, ce qui va l'obséder jusqu’à la démesure. A chaque nouveau désir on voudrait en appeler à la raison pour préserver le bonheur de son couple et de son enfant, l'entente de ses amis, la défense de la communauté. Une fable d'une actualité forte dont la métaphore tient toute entière dans le titre ! Le dessin est expressif, les rêves d'un blanc laiteux, les paysans aux visages et silhouettes tout en rondeurs unis dans une force commune. Un cycle de 7 chapitres au cours desquels s'organise une société rurale. Si des changements interviennent ce sera toujours au profit d'un pouvoir détenu par l'un ou l'autre voué à périr de ses excès. ML  

Prochainement

Rencontre avec J.B. Andrea.

Un premier roman bouleversant.

Mardi 17 octobre à 20 h.

mareine

Ce roman magnifique, singulier et inclassable, est une des plus belles découvertes de la rentrée littéraire.

Jean-Baptiste Andrea, célèbre l'enfance à travers la voix et la pensée d'un garçon de 12 ans qui souffre de troubles psychiques qui l'isolent et brouillent parfois sa perception de la réalité.

Depuis que son père lui a offert un blouson publicitaire de la marque Shell, il se fait appeler Shell. Il vit dans la vallée de l'Asse avec ses parents qui tiennent une station service. Quand il comprend qu'il sera bientôt placé dans un institut spécialisé, il fugue dans la montagne et va vivre tout un été, livré à lui-même.

Pour Shell, ce n'est pas une fuite, c'est le chemin qu'il doit prendre pour s'émanciper et devenir un homme. Il rencontre Viviane, elle apparaît comme un enchantement sur son chemin. Intrépide, effrontée, Viviane devient une compagne de jeu qui impose ses règles avec détermination. Elle sera sa "Reine". A ce titre, Shell ne pourra rien lui refuser et elle pourra tout lui demander.

Ces jeux innocents, fondés sur des défis enfantins, prennent parfois des tournures inquiètantes. Mais l'histoire appartient à Shell. C'est lui qui raconte, avec sa manière si singulière de considérer ce qui lui arrive.

 

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