Club de lecture 2016 - sélection 4

Les cinq romans choisis par la club de lecture en mai 2016

memoiredefille "Mémoire de fille" Annie Ernaux. Dans ce très beau texte, court et exigeant, Annie Ernaux revient sur sa 1ère expérience sexuelle l’été de ses 18 ans alors qu’elle est monitrice dans une colonie de vacances où elle peut enfin échapper à l’univers confiné et surprotégé de son enfance. Cet acte brutal, autant désiré que redouté, déclenche par son pouvoir à la fois destructeur et fondateur, une vague de fond dans sa vie pendant les 2 années qui suivent, provoquant des troubles de son comportement alimentaire et une aménorrhée prolongée. L’auteur mène un travail d’introspection en jouant à la fois de son positionnement dans le temps, en se situant tantôt au présent tantôt au passé, et de l’emploi alterné du « je » qui l’implique et de la 3ème personne désignée comme « la fille de S » qui la met en retrait. Ce parti pris de la distance et de l’implication est une des forces du livre car les sentiments de honte et de transgression associés à cette découverte avilissante de la sexualité sont tout à la fois ressentis et analysés. La démarche longtemps différée d’écrire sur un événement qui d’une certaine manière sera le terreau de sa future oeuvre romanesque, est certes très personnelle mais touche les femmes dans leur ensemble et à ce titre, sa portée est universelle. PS

mtrain"MTrain" Patti Smith. Patti Smith poursuit l'autobiographie commencée avec Just Kids et Glaneurs de rêves, elle nous entraîne autour du monde dans ses rêves, ses cafés et les tombes de ses héros. Sur celle de Jean Genêt elle dépose des pierres ramassées à Cayenne, pour Berthold Brecht elle chante la chanson de Mère Courage. A Mexico, elle s'assoupit sur le lit de Diego Riveira, photographie les robe de Frida Kahlo, boit le meilleur café du monde. Du café elle en boit beaucoup, au café Ino au village, au café Zoo à Berlin, dans l'hôtel londonien où elle regarde en boucle des séries TV. Cette icône du rock révèle une personnalité sensible et attachante, assez fantasque pour acheter un cabanon que l'ouragan détruira mais qu'elle reconstruira. Tout au long de ce récit empreint de poésie et d'humanité, Patti Smith confie son amour pour son mari Fred Smith. Cerise sur le gâteau, l'édition est superbe : beau papier, agréable typographie et surtout les touchantes photos de l'auteure. CG

 jemesouviensdetvosreves"Je me souviens de tous vos rêves" René Frégni. Ce livre est une promenade autobiographique. On y rencontre des personnages un peu fous et libres : un médecin qui offre le bon livre au bon patient, un menuisier qui construit sa librairie et finit par faire lire tout le village, depuis les paysans jusqu'aux gendarmes, la femme qu'il aime et qui a une si belle poitrine, les prisonniers des Baumettes qu'il visite tous les mois, le rôdeur qui photographie les débris de la vie, ce que nous avons jeté, détruit, abandonné. Aux jeunes marseillais, il dit "Posez vos calibres, prenez un stylo". Se mêlant au paysage, l'auteur traverse à pied la Provence. "Ses pas nous emmènent dans un monde où les songes n'ont pas de fin". L'écriture belle et simple de René Frégni nous entraîne sur des chemins essentiels. FG

larbredupaystoraja

"L'arbre du pays Toraja" Philippe Claudel. En Indonésie, le peuple Toraja dépose les corps des petits enfants morts au creux d'un arbre pour qu'ils soient emmenés au ciel en même temps que l'arbre continue de pousser. A travers son livre, Philippe Claudel consacre une sorte d'arbre Toraja à son ami et éditeur Marc Roberts, baptisé Eugène par le narrateur et disparu récemment après une longue maladie. Une magnifique scène relate l'ultime et fortuite rencontre de celui-ci avec son écrivain préféré, Milan Kundera. Se livrant à une méditation sur la mort en convoquant à ses côtés, Pascal et Montaigne, l'auteur signe également de très belles pages sur la nécessité d'accepter de vieillir, y compris physiquement, pour survivre. Vivre, en quelque sorte, c'est savoir...recomposer. MD

fabricationdelaguerrecivile"Fabrication de la guerre civile" Charles Robinson. La cité, banlieue d'une ville, une tour vacille sur ses fondements mal assurés et c'est le début d'une chorégraphie sur symphonie de "Bernstein", entre bailleurs sociaux, élus locaux et "Architexture" pour convaincre 320 familles de leur futur ailleurs. Certaines se feront prendre aux 20m2 de verdure, d'autres résisteront et c'est la partition qui s'écrit, s'organise sous la plume de Charles, journaliste infiltré, encre noire, humour, poésie, émotion, tragédie du quotidien. La précarité pour certains, l'espoir pour d'autres, les opportunités mafieuses pour une jeunesse abandonnée par l'école, récupérée par les trafics. L'écriture explosive colle au sujet, brutalité des mots, slogans de pub pour philosophie du bien vivre, mots inversés, phonétique du SMS. Les images des jeux vidéo se mêlent au réel, des tags sur des murs vétustes en disent long, les tatouages sur des peaux lisses et perméables synthétisent leurs idéaux. Pour chacun un nom issu de leur excellence. Cette société se fissurera, problèmes de fondement comme ces immeubles aux constructions hâtives. L'observation que nous livre l'auteur est bouleversante de vérité. ML

 

 

Prochainement

lombredelalune

Agnès Mathieu-Daudé, jeudi 7 décembre à 20h.

Agnès Mathieu-Daudé présentera "Un marin Chilien" et "L'ombre de la lune". Des héros presque ordinaires projetés hors de leur cadre, dans une succession d'événements invraisemblables. Il était une fois, Alberto un géologue chilien parti observer une irruption volcanique en Islande. Parce qu'il a bu un café chez la belle Thorunn il se retrouve, à son insu, propriétaire d'une conserverie de poissons hors d'usage. Blanche, trentenaire un peu guindée, travaille dans un musée, fan de football et de peinture, elle convoie une oeuvre de Goya pour une exposition au Prado. Elle se retrouve aux prises avec la mafia chinoise et bientôt fortement éprise d'Attilio, ex-mafieux sicilien qui a repris du service. Mais où vat-elle chercher tout cela ? Laissez-vous porter par les histoires insensées d'Agnès Mathieu-Daudé qui excelle dans la mise en scène de rencontres improbables en se jouant du choc des cultures avec ingéniosité et élégance. Rares sont les auteurs qui nous embarquent, dès les premières lignes, dans des récits apparemment loufoques et débridés mais qui en disent plus long qu'il ne paraît, sur la tentation romanesque tapie en chacun de nous. Deux contes pour adultes qui débordent d'énergie, deux remèdes à la mélancolie hivernale, à lire sans attendre et amicalement prescrits par votre libraire.

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